Le Musée Zadkine présente l’exposition très intéressante « Modigliani / Zadkine. Une amitié interrompue ». « Près de 90 œuvres, peintures, dessins, sculptures et photographies d’époque évoquent l'amitié féconde et d'exception » - visages ovales, motif de la cariatide, fréquentation des « Montparnos » tels Max Jacob, Chana Orloff ou André Salmon - entre les deux artistes juifs sculpteurs lors de leur rencontre en 1913 dans le quartier Montparnasse à Paris, puis leurs chemins artistiques divergents - Amadeo Modigliani (1884-1920) avait renoué avec la peinture - et leur séparation lors de la Première Guerre mondiale, au décès prématuré de Modigliani, ainsi que la contribution d'Ossip Zadkine (1888-1967), par ses témoignages, dans l'édification du mythe Modigliani.
« Aux arts citoyennes ! » de Susanne Radelhof
Chana Orloff (1888-1968)
Mariza Jonath, peintre et sculptrice
Chana Orloff (1888-1968)
Mariza Jonath, peintre et sculptrice
« À deux pas du jardin du Luxembourg et de Montparnasse, le musée Zadkine est dédié à l’oeuvre du sculpteur d’origine russe Ossip Zadkine (1888-1967), maître de la taille directe, figure majeure de l’École de Paris et de la modernité en sculpture. Le musée, niché dans la verdure de son jardin peuplé de sculptures, fut le lieu de vie et l’atelier de l’artiste et de sa femme Valentine Prax. La présentation de ses collections met en valeur le travail de la matière et fait dialoguer sous la lumière des verrières, bois et pierres taillées, terres cuites et plâtres. »
« Après l’exposition dédiée à Chana Orloff, le musée Zadkine continue d’explorer les liens artistiques tissés par Zadkine au cours de sa vie. Cette exposition est la première à s’intéresser à une amitié artistique jamais explorée jusqu’alors, celle qui unit le sculpteur Ossip Zadkine au peintre Amedeo Modigliani. »
« À travers près de 90 œuvres, peintures, dessins, sculptures mais également documents et photographies d’époque, elle propose de suivre les parcours croisés de Modigliani et Zadkine, dans le contexte mouvementé et fécond du Montparnasse des années 1910 à 1920. Bénéficiant de prêts exceptionnels de grandes institutions - le Centre Pompidou, le musée de l’Orangerie, les musées de Milan, Rouen et Dijon – ainsi que de prêteurs privés, le parcours fait se confronter, comme au temps de leurs débuts artistiques, deux artistes majeurs des avant-gardes, et permet de renouer les fils d’une amitié interrompue. »
« Ossip Zadkine rencontre Amedeo Modigliani en 1913 : les deux artistes, fraîchement débarqués à Paris, rêvent chacun de devenir sculpteurs et partagent alors le « temps des vaches maigres » comme l’écrira Zadkine dans ses souvenirs. Cette amitié, aussi brève que féconde sur le plan artistique, est interrompue par la Première Guerre mondiale. Modigliani abandonne la sculpture pour la peinture, sur le conseil de marchands. Zadkine s’engage comme brancardier en 1915, avant d’être gazé et d’entamer une longue convalescence. Les deux artistes se retrouvent brièvement au sortir de la guerre, avant que leurs voies ne divergent à nouveau. Modigliani connaît un succès croissant avec ses peintures, mais il meurt prématurément à 35 ans, en 1920, tandis que Zadkine entame une longue et fructueuse carrière de sculpteur. Zadkine n’oubliera pas Modigliani et conservera précieusement le portrait fait par son ancien camarade, dont la gloire posthume ne fait que croître, à tel point que « Modi » devient l’une des figures mythiques de l’art moderne. »
L’exposition fait dialoguer, pour la première fois, les œuvres de Modigliani et de Zadkine, mettant en évidence leur parenté d’inspiration mais également leurs divergences. Le parcours retrace, en cinq sections, les étapes d’une amitié d’exception, depuis les débuts parisiens des deux artistes jusqu’à la mort de Modigliani en janvier 1920. Il met en avant les cercles de sociabilité communs des deux artistes à Montparnasse, ainsi que le rôle pris par Zadkine dans l’édification posthume du mythe Modigliani. La dernière section interroge le rapport des deux artistes à l’architecture et offre une évocation spectaculaire du projet de temple à l’Humanité, rêvé par Modigliani.
L’exposition s’articule en cinq parties dans le musée constitué de la maison et de l'atelier de Zadkine.
Modigliani / Zadkine : des débuts à Paris sous le signe de la sculpture
« L’exposition débute en présentant côte-à-côte une sélection d’œuvres de Modigliani et Zadkine réalisées entre leurs arrivées respectives à Paris – 1906 pour Modigliani, 1910 pour Zadkine – et les débuts de la Première Guerre mondiale. Lorsque Zadkine rencontre Modigliani en 1913, celui-ci s’adonne pleinement à la sculpture, depuis sa rencontre avec Brancusi en 1909. La parenté de leur quête artistique ne peut que rapprocher les deux artistes : tous deux veulent rompre avec l’esthétique académique et se tournent vers de nouveaux modèles, puisés dans l’Égypte ancienne, les arts khmers et africains. Modigliani cherche un type de visage idéal, à l’ovale accusé et aux yeux en amande dont Zadkine se souviendra encore dans les années 1920, lorsqu’il sculptera à son tour une magnifique série de têtes idéales. »
Une amitié interrompue (1918-1920)
« Dessins et portraits peints de Modigliani, accompagnés d’une magnifique sélection de gouaches de Zadkine, illustrent ici les chemins divergents qu’empruntent Zadkine et Modigliani au sortir de la Première Guerre mondiale. La guerre met un terme brutal à l’amitié des deux artistes. Trop fragile pour s’engager, Modigliani est réformé et renonce définitivement à la sculpture, sur le conseil de son marchand Paul Guillaume. Zadkine s’engage dans la Légion étrangère : affecté à l’ambulance russe en 1915 comme brancardier, il est gazé en 1916, puis définitivement réformé en octobre 1917. Les chemins des deux artistes se croisent à nouveau brièvement à la fin de la guerre, avant la mort prématurée de Modigliani en janvier 1920. »
À Montparnasse, les affinités électives
« Un magnifique ensemble de « portraits d’amitié » dessinés par Modigliani, met en scène les « Montparnos » que Zadkine et Modigliani fréquentèrent tous deux au temps de leur amitié, tels Max Jacob, Chana Orloff ou André Salmon. Modigliani était en effet célèbre pour les portraits qu’il croquait rapidement, à la terrasse des cafés, en échange d’un verre ou d’un café, ou simplement en gage d’amitié et de reconnaissance. Le portrait qu’il fit de Zadkine, l’un des chefs-d'œuvre de la collection, s’inscrit indubitablement dans cette veine et constitue l’un des fleurons de l’ensemble. »
Zadkine et le mythe Modigliani
« Ici, documents, films et photographies, témoignent de l’ampleur du « mythe Modigliani » et montrent la part active prise par Zadkine dans l’édification de la légende. La mort de Modigliani, emporté par une méningite tuberculeuse le 24 janvier 1920, constitue un traumatisme pour la communauté d’artistes installés à Montparnasse. Dès les années 1920, la légende s’empare de cet artiste au destin tragique. Ceux qui l’ont connu et admiré de son vivant, livrent tour à tour leur témoignage. »
Une amitié interrompue
« Zadkine ne fait pas exception : dès 1930, le sculpteur évoque son ami dans un numéro spécial dédié à Modigliani. Dans ses souvenirs, publiés un an après sa mort en 1967, Zadkine brosse un éloquent portrait, haut en couleurs, de « Modi » et apporte ainsi sa pierre à l’édification de la légende du « prince de Montparnasse ».
« Pour évoquer cette amitié artistique, le plasticien Ange Leccia a choisi de réaliser un film, intitulé Adelia, Zadkine et Modigliani. Il met en scène une adolescente d’aujourd’hui en train de regarder des portraits photographiques des deux artistes, dont les images fantasmatiques se superposent et s’estompent, en écho à la légende qui entoure les deux artistes. »
« Des extraits d’une émission de 1953 avec Blaise Cendrars et du film Montparnasse 19 par Jacques Becker, avec Gérard Philippe dans le rôle de Modigliani, viennent enrichir cette partie illustrant le mythe. »
Un temple pour l’humanité
« Avec sa scénographie volontairement immersive et spectaculaire, la dernière partie met en scène le rapport qu’entretinrent chacun des deux artistes à l’architecture et au sacré, à travers le motif du Temple. Les têtes sculptées par Modigliani dans les années 1910 sont en effet conçues comme un ensemble décoratif devant s’intégrer dans un spectaculaire « temple de volupté »* soutenu par des « colonnes de tendresse »*qu’auraient symbolisé de souples femmes-cariatides. Ce motif de la cariatide, inlassablement dessiné par Modigliani est également repris à maintes reprises par Zadkine et donne lieu à certains chefs-d’oeuvre du sculpteur, dont la réputation avant-guerre tient largement à ses grands bois sculptés, avatars modernes des divinités antiques. »
* Comme l’écrivait le marchand Paul Guillaume
Le commissariat de l’exposition est assuré par Cécilie Champy-Vinas, conservatrice en chef du patrimoine, directrice du musée Zadkine, et Thierry Dufrêne, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université Paris Nanterre, avec la collaboration d’Anne-Cécile Moheng, attachée de conservation au musée Zadkine.
La scénographie
« La scénographie signée par Joris Lipsch (Studio Matters) se construit autour d’un double objectif. Premièrement, il s’agit d’une mise en valeur et d’une mise en contexte des œuvres, par des regroupements de sculptures, par le dessin de socles à la fois circulaires, rectangulaires ainsi que cannelés qui évoquent la présentation des sculptures dans l’atelier de Zadkine du vivant de l’artiste. Les photographies d’époque de l’atelier de Zadkine montrent en effet une accumulation de sculptures, chacune sur leur socle individuel de forme et de hauteur très différentes les uns des autres. La scénographie sobre et épurée n’en est pas moins ainsi évocatrice de « l’esprit d’atelier », au cœur de l’identité du musée Zadkine. »
« L’organisation des salles et l’accrochage des œuvres cherchent à confronter et à rendre lisible les inspirations communes de Modigliani et Zadkine, mais également leurs différences. Dans la deuxième partie de l’exposition, un emplacement majeur pour les tableaux de Modigliani est suivi d’un ensemble important de dessins de Zadkine. »
« Dans la dernière salle, des dessins de Modigliani font écho à un groupement de sculptures de Zadkine, illustrant de façon spectaculaire l’amitié des deux artistes. La disposition des œuvres tire parti de l’espace de cet ancien atelier, transformé en une sorte d’abside qui permet de présenter certains des plus beaux dessins de Modigliani sur le motif de la cariatide. »
« Flanquées de chaque côté de l’abside, des cariatides de Zadkine accueillent les visiteurs. La référence à l’architecture sacrée, induite par la forme semi-circulaire de l’abside, évoque le projet titanesque et jamais réalisé de temple en hommage à l’humanité, rêvé par Modigliani. »
« La ligne graphique souligne également cette amitié. Une typographie sobre et linéale, jouant sur un contraste entre lignes droites et formes arrondies s’inspire du travail de la pierre et des œuvres des artistes. Les «bras» des lettres s’orientent en diverses directions, symbolisant les liens tentant de se rejoindre. »
AUTOUR DE L’EXPOSITION
Des outils de médiation
« Dans la dernière section de l’exposition, une table tactile permet de découvrir les lieux et les personnalités de Montparnasse que fréquentèrent Modigliani et Zadkine, sur le modèle de celle déjà déployée dans l’exposition Chana Orloff. Sculpter l’époque organisée au musée Zadkine en 2023.
Un parcours enfant a d’autre part été conçu avec le service des publics du musée Zadkine. Le jeune public est ainsi invité à découvrir l’exposition sur les pas d’une mascotte empruntée à l’univers de Zadkine et Modigliani. »
Programmation
« L’exposition du musée Zadkine est accompagnée d’une programmation culturelle ambitieuse. Un cycle de rencontres a été organisé en partenariat avec l’Institut culturel italien et la Bibliothèque André Malraux (Paris 6e). À l’Institut italien a eu également lieu en janvier 2025 une table-ronde sur le thème Modigliani et l’Italie. Des évènements sont en préparation avec la Cité Falguière (Paris, 15e) où se trouvait l’atelier de Modigliani. »
DES OUTILS DE MÉDIATION SUR MESURE
Un parcours jeune public et famille
« Un parcours conçu spécifiquement rend accessible aux enfants et au plus grand nombre une sélection d’œuvres. Ces cartels signalés par un visuel donnent à tous les clefs de lecture de l’oeuvre de Modigliani et de Zadkine, parcourant les thèmes qu’ils ont tous deux explorés – la figure humaine, la femme-cariatide, les portraits… »
LE PARCOURS DE L’EXPOSITION
Première partie
LES DÉBUTS À PARIS
« Pratiquement contemporains, Modigliani, né en 1884 à Livourne, et Zadkine, né en 1888 à Vitebsk, sont arrivés à Paris l’un après l’autre, Modigliani début 1906 et Zadkine fin 1910. Avant 1910, le Livournais peignait à la manière d’Henri de Toulouse-Lautrec. En 1909-1910, il se mit à sculpter en taille directe des têtes archaïsantes qu’il exposa au Salon d’automne de 1912. Ce sont des têtes très stylisées, allongées ou ovoïdes dans l’esprit de Brancusi qu’il avait rencontré en 1909. Il emprunte à l’art africain, à l’Égypte et à la sculpture khmère. Zadkine se fait connaître par des sculptures qu’il qualifie lui-même de « primitives » lors de ses premières participations aux salons. »
« Dans l’esprit de Zadkine, « archaïsme » veut dire un retour aux formes et à l’esprit des arts égyptien ou grec qu’il a découverts au cours de sa période anglaise au British Museum, mais aussi de l’art asiatique, de la sculpture romane et des sculpteurs africains et océaniens. Il est marqué par le style de Modigliani dont il fait la connaissance en 1913 et réalise des têtes et des figures humaines caractérisées par l’idéalisation et la frontalité des formes. Une expressivité singulière et son sens des matériaux distinguent cependant le sculpteur d’origine russe. Peu avant la Première Guerre mondiale, les deux artistes évoluent vers le cubisme sous l’influence de rencontres, notamment celle avec Picasso qui habitait alors rue Schoelcher à Montparnasse. Mais leur personnalité artistique déjà bien affirmée reste irréductible à ce que Zadkine appelle le « monachisme cubiste ».
« Tête héroïque a été taillée par Zadkine dans un bloc de granit rose sur lequel il se souvient dans ses Mémoires avoir cassé « tous [ses] ciseaux ». La forme du bloc inspire le sculpteur qui utilise les irrégularités de la pierre pour suggérer les yeux et la bouche : faire avec la nature est la marque de Zadkine. Modigliani taille sa Tête de femme dans un calcaire plus tendre, mais il veut obtenir le dessin parfait qu’il a dans l’esprit et l’imposer à la matière. Les traits stylisés comme les yeux en amande et le nez en trapèze donnent un effet de haut-relief.
« En 1914, sous l’influence de son marchand, Paul Guillaume, Modigliani renonce à la sculpture et redevient peintre avec passion. Il n’oublie cependant pas ce que la pratique de la sculpture lui a appris. La Femme au ruban de velours possède ainsi un visage-masque qui évoque les sculptures africaines que Modigliani admirait tant, tout comme Zadkine. Avec ses yeux en amande, aux orbites pleines, incrustées de marbre gris, la Tête de femme, réalisée par Zadkine presque dix ans plus tard présente une physionomie très proche. »
« Entre 1912 et 1914, Modigliani réalise près d’une centaine de dessins préparatoires à ses têtes sculptées. Perfectionniste acharné, il reprend inlassablement le même motif de tête, dont les traits symétriques et stylisés évoquent les masques africains. Pour cette remarquable étude, l’artiste a recours au crayon de couleur, beaucoup plus rare que le crayon noir dans sa production à cette période. »
« Ce dessin, daté de 1914, fait partie des rares œuvres de jeunesse de Zadkine encore conservées. Avec ses lignes souples et son tracé sûr, ce nu féminin tout en courbe fait penser aux nombreux dessins de cariatides réalisés par Modigliani à la même période. Les deux artistes sont alors très proches et se voient régulièrement, dans les cafés de Montparnasse et dans l’atelier de Modigliani. »
« La poétesse Beatrice Hastings a été présentée à Modigliani par le poète Max Jacob en 1914 – mais Zadkine, qui la connaissait également, prétend dans ses Mémoires avoir été à l’origine de la rencontre. Entre 1914 et 1916, la passion tumultueuse de Modigliani pour la « belle Anglaise » lui inspire des portraits peints et nombre de dessins. La peinture de 1915 montre plusieurs traits hérités de la période où Modigliani pratique la sculpture : style sévère, visage ovale sur un long cou, larges orbites en amande des yeux sans pupille, nez droit, bouche pincée. »
L’AMITIÉ INTERROMPUE
« En 1914, la Première Guerre mondiale met fi n à la période de fraternité artistique et d’insouciance que Zadkine et Modigliani ont partagée. Quoique étrangers tous les deux, ils tentent de s’engager dans l’armée française, mais seul Zadkine y parvient, son ami étant réformé à cause de sa santé fragile. Envoyé en Champagne, Zadkine est victime d’une attaque au gaz et réformé en 1917. De retour à Paris, il retrouve Modigliani, mais ce dernier a renoncé à la sculpture. Rattrapé par la « dame spéculation », selon les mots de Zadkine, il est en passe de devenir un peintre célèbre, soutenu par les marchands Paul Guillaume puis Léopold Zborowski qui l’encouragent à peindre des portraits et des nus. En 1918, les deux artistes quittent Paris : Modigliani part dans le sud de la France avec sa compagne Jeanne Hébuterne ; Zadkine se réfugie dans le Quercy. Ce n’est qu’au printemps 1919 qu’ils se recroisent à Paris, mais leur complicité d’autrefois n’est plus. Lorsque Modigliani meurt, le 24 janvier 1920, Zadkine ne participe pas aux funérailles, organisées par une poignée d’amis. Il vient alors de rencontrer Valentine Prax, sa future femme, et sa carrière prend enfin son envol : il suit sa voie sans renoncer à l’idéal d’une sculpture nouvelle que Modigliani a fi ni par abandonner. Si certaines de ses sculptures portent encore la marque du cubisme, il s’en éloigne bientôt, empruntant la voie ouverte par Modigliani, dont l’influence se lit en particulier dans ses dessins. »
« En 1909, Modigliani a pour voisin de chambre à Montmartre un violoncelliste qui s’exerce avec assiduité. L’artiste décide d’en faire son portrait et réalise plusieurs études préparatoires dont l’une est présentée ici. Dix ans plus tard, Zadkine sculpte de son côté une figure de musicienne qui enserre étroitement son instrument : la stylisation des formes, qui dénote l’influence du cubisme, laisse toutefois bien perceptible la forme du violoncelle. Zadkine aimait la musique et jouait lui-même de l’accordéon, n’hésitant pas à rythmer de son instrument les soirées artistiques de Montparnasse. »
« Comme Modigliani, Zadkine reprend ici le thème traditionnel du nu féminin couché dans un intérieur qui évoque l’atelier. Le drapé à l’arrière-plan, le lit garni d’un coussin, la tête reposant sur un bras replié, répondent aux conventions du genre. L’influence du cubisme se fait toutefois discrètement sentir : le corps massif paraît contraint dans cet intérieur tout en obliques. Comme taillé par les aplats de gouache blanche, le modelé puissant évoque la dureté de la pierre, loin de la sensualité des nus de Modigliani. »
« Le thème du nu féminin revient comme un leitmotiv dans l’oeuvre de Modigliani, tant dans ses dessins que dans sa peinture. De nombreux dessins de nus ont été conservés, dont les plus anciens remontent aux débuts parisiens de l’artiste. Ici, une jeune femme de profil est représentée nue devant un cierge, la tête cernée de deux lustres qui font peut-être référence à une mise en scène vue dans un théâtre ou un cabaret de Montmartre. »
« La maîtrise du dessin, qui permit à Modigliani sculpteur de créer les visages épurés devenus emblématiques, se retrouve dans cette peinture. Le tracé sûr du pinceau noir se distingue ainsi nettement sur les larges arcades sourcilières et au niveau du renflement de la lèvre inférieure. À l’ovale sans surprise du visage, la frange et les mèches de cheveux ajoutent une certaine individualisation et une touche d’époque. »
Troisième partie
À MONTPARNASSE, LES AFFINITÉS ÉLECTIVES
« Zadkine comme Modigliani appartiennent au monde des « Montparnos », ces artistes et intellectuels qui firent de Montparnasse leur terre d’élection. Dès les années 1910, Montparnasse est en effet près de détrôner Montmartre comme centre artistique de la capitale. Modigliani, qui s’installe d’abord à Montmartre, découvre Montparnasse en 1909 lorsqu’il travaille à la Cité Falguière, près de Brancusi. De son côté, Zadkine s’installe à Montparnasse dès son arrivée à Paris et reste sa vie durant fidèle au quartier. À l’époque de son amitié avec Modigliani, le sculpteur vit rue Rousselet dans le VIe arrondissement, mais il fréquente assidûment le carrefour Vavin et ses célèbres cafés, le Dôme et la Rotonde, où il retrouve Modigliani. »
« Les personnalités que fréquentèrent en commun Modigliani et Zadkine, tels les poètes et écrivains Max Jacob et André Salmon, mais aussi le peintre Chaïm Soutine et la sculptrice Chana Orloff, sont évoqués grâce à des photographies et des portraits. Tous exécutés par Modigliani – qui avait pour habitude de dessiner ses amis à la terrasse des cafés - ils illustrent magnifiquement l’effervescence artistique qui régnait alors. »
« Ce portrait a sans doute été dessiné peu de temps après la rencontre de Zadkine et Modigliani au printemps 1913. Il fait partie des portraits d’amitié réalisés par Modigliani qui, toujours à court d’argent, avait coutume d’échanger ses dessins contre un verre ou un repas. Modigliani parvient à saisir les traits du jeune sculpteur, coiffé d’une épaisse frange lui donnant une allure bohème. Ce dessin, précieusement conservé par Zadkine jusqu’à la fin de sa vie, fait partie aujourd’hui des chefs-d’œuvre du musée. »
« Fuyant les ghettos de l’Empire russe, Chaïm Soutine (1893-1943) arrive à Paris en 1912. Modigliani le considère comme son protégé et le recommande à Léopold Zborowski, son marchand. »
« Ce premier portrait de son ami, datant de 1915 est étonnant de vérité. La pupille des yeux reflète la lumière, la bouche laisse entrevoir les dents et le nez est large et épaté. »
« D’autres portraits suivront, qui témoignent tous d’une chaleur amicale passionnée. »
« Dans ce dessin sans doute préparatoire à son portrait peint (aujourd’hui conservé à la Kunstsammlung de Düsseldorf), on reconnaît le peintre et poète Max Jacob à son visage ovale au nez busqué, et à son allure de dandy portant cravate et chapeau haut-de-forme. Son œil gauche n’est pas représenté, comme pour signifier sa capacité à voir au-delà du visible. Le croissant de lune tracé à droite évoque peut-être l’œil spirituel guidant le poète, mais aussi le monocle qu’il avait coutume de porter. »
Quatrième partie
LE MYTHE MODIGLIANI
« Après la mort prématurée de Modigliani en 1920, se constitue rapidement une légende autour du peintre, alimentée par sa réputation sulfureuse. Le succès posthume du « prince de Montparnasse » ne fait que croître, soutenu par l’engouement du marché de l’art pour ses peintures. Revers de la célébrité, les œuvres de Modigliani, extrêmement recherchées, suscitent également une production de faux dont certains sont difficiles à démasquer. Les anciens compagnons de bohème du peintre, dont fait partie Zadkine, assistent à la « revanche du mort » pour reprendre les mots du journaliste Francis Carco en 1920. Le peintre qu’ils ont connu pauvre et méconnu devient après son décès l’un des artistes mythiques de l’art moderne. »
« Dans ce contexte, Zadkine est amené à plusieurs reprises à évoquer Modigliani et ce dès les années 1930. Le sculpteur a manifestement gardé toute sa vie un intérêt particulier pour son ancien camarade qu’il décrit dans ses Mémoires comme un « authentique bourgeon montparnassien qui n’a pas duré longtemps ». Au côté de photographies et d’archives, pour certaines inédites, sont rassemblés ici des œuvres évoquant le mythe Modigliani. Des extraits d’archives filmées permettent d’entendre les voix de Zadkine et Cendrars évoquant le Modigliani qu’ils ont connu dans leur jeunesse. »
« Man Ray photographie ici le masque mortuaire qui fut moulé sur le visage de Modigliani par Moïse Kisling, assisté de Jacques Lipchitz et du médecin Conrad Moricand. Man Ray ne connut pas Modigliani, mais le choix de cet objet laisse penser qu’il fut sans doute fasciné par le personnage. Sa mise en scène transfigure l’effigie émaciée aux yeux clos, qui semble émerger des ténèbres comme une icône. »
« Les recherches menées lors de la préparation de l’exposition ont mis en lumière un ensemble de documents concernant Modigliani dans les archives du musée Zadkine, pour certains inédits. Ces documents sont présentés dans l’exposition et publiés dans le catalogue, notamment les pages manuscrites des Mémoires de Zadkine concernant Modigliani et la photographie du peintre, précieusement conservée par le sculpteur. Des notes inédites de Zadkine, ainsi que des lettres adressées au sculpteur par l’écrivain et critique d’art André Salmon, auteur d’une biographie de Modigliani, complètent l’ensemble. »
Cinquième partie
UN TEMPLE POUR L’HUMANITÉ
« La relation de la sculpture à l’architecture passionne Modigliani et Zadkine. Au Salon d’automne de 1912, Amedeo Modigliani présente un « ensemble décoratif » de sept têtes sculptées qu’il dispose lui-même dans l’espace. »
« Dans son esprit, il s’agit des prémisses du projet de « temple en l’honneur de l’Humanité » dont il a parlé à son marchand Paul Guillaume. En 1912, le sculpteur britannique Jacob Epstein, qui travaille au monument d’Oscar Wilde au cimetière du Père-Lachaise, rapporte avoir vu son ami placer des bougies la nuit sur les têtes sculptées de son atelier de la cité Falguière, rituel qui transformait le tout en une sorte de « temple primitif ».
« Modigliani rejoint les rêves de sculpteurs-architectes comme Henri Gaudier-Brzeska, Jacob Epstein, Eric Gill, Paul Landowski ou Constantin Brancusi. Il imagine des centaines de cariatides sculptées formant autant de « colonnes de tendresse* » ! Il n’en réalisa que deux. En revanche, il en dessine et en peint d’admirables qui évoquent le Cambodge ou l’Inde des danses rituelles. Quant à Zadkine, s’il taille volontiers des cariatides en bois, voyant plutôt leur groupement comme une forêt, cela ne l’empêche pas, dès avant son voyage en Grèce en 1931, de penser, comme son ami Modi, au rythme et au décor de l’architecture pour mettre en scène ses sculptures. Splendeur classique pour l’un, sens dramatique pour l’autre si l’on considère par exemple sa sculpture L’Esprit de l’Antiquité (1927) qui a servi d’inspiration pour la scénographie de cette salle. »
« Si la tête de cette cariatide est bien celle d’une sculpture, la finesse du torse et l’arabesque qui anime bras et jambes montrent que l’artiste donne très vite une entière autonomie à ses dessins, d’abord pensés comme des études pour des sculptures. Agenouillées comme des anges de l’Annonciation ou dansantes comme les sculptures khmères, ses cariatides s’élèvent jusqu’à une abstraction qui fait penser aux œuvres de Frantisek Kupka sans pourtant perdre la sensualité qu’on retrouve plus tard dans les nus de l’artiste. »
* Comme l’écrivait le marchand Paul Guillaume
« Pendant les années que Modigliani consacre à la sculpture, entre 1909 et 1914, l’artiste réalise de multiples dessins sur le thème de la cariatide. Certains sont de véritables chefs-d’œuvre, comme cette cariatide agenouillée, qui provient de l’ancienne collection du docteur Paul Alexandre, ami et premier collectionneur de Modigliani. L’œuvre témoigne de l’admiration que portait Modigliani à la sculpture khmère, découverte au musée du Trocadéro. Chez Zadkine, lorsqu’il sculpte son Torse agenouillé quelques années plus tard, se devine davantage l’influence de la sculpture grecque, mais le sculpteur partage avec le peintre une même fascination pour la beauté du corps féminin. »
« Ce magnifique dessin à la plume fait partie des dessins les plus aboutis de Modigliani. Il se rattache à une série d’études préparatoires à l’exécution de têtes taillées par l’artiste dans la pierre. Le délicat profil de cette figure féminine, expression de la forme idéale que recherchait inlassablement Modigliani, est surmonté d’un élément architectural qui la rattache au projet de temple en hommage à l’humanité que rêvait d’exécuter l’artiste. »
« Au centre de l’atelier sont présentées trois têtes taillées par Zadkine en 1918 et 1919. Leurs visages allongés, leurs traits stylisés et leurs orbites pleines évoquent fortement les têtes sculptées par Modigliani avant 1914. Leur disposition dans l’espace rappelle volontairement la présentation des sept têtes exposées en 1912 par Modigliani au Salon d’automne, « échelonnées comme des tuyaux d’orgue pour réaliser la musique qui chantait dans son esprit », selon le sculpteur Jacques Lipchitz. »
ENTRETIEN AVEC ANGE LECCIA ET THIERRY DUFRÊNE, COMMISSAIRE DE L’EXPOSITION
« À l’occasion de l’exposition, l’artiste contemporain Ange Leccia a réalisé une oeuvre vidéo où il réinterprète l’amitié interrompue entre Modigliani et Zadkine en activant des archives documentaires. Dans cet entretien, extrait du catalogue de l’exposition, l’artiste revient sur la conception et sur le sens de son oeuvre. »
« Thierry Dufrêne. Votre oeuvre de sculpteur installateur se singularise par la répétition d’un dispositif de confrontation, de mise face à face d’objets. L’œuvre créée a ainsi une unité duale, dont les deux éléments conversent à l’infi ni sous l’œil du spectateur qui est en tiers. Est-ce dans cet esprit que vous avez conçu l’oeuvre vidéo présentée dans l’exposition ?
Ange Leccia. Je suis parti du matériel documentaire qui m’a été fourni, des photographies, mais je n’ai pas voulu faire un documentaire. Ce qui m’a intéressé, ce sont les regards des artistes, puisque moi-même, avec la vidéo, je présente un regard, je cadre, j’aiguise un périmètre de vision. C’est exactement ce que j’ai voulu faire, moins les mettre face à face que de confronter leur regard sur le monde.
Il s’agit d’histoire de l’art, du souvenir, mais je veux réinterpréter ce que j’imagine être leur vision, et ce qui émerge des archives. Je veux réanimer, réactiver l’archive.
Thierry Dufrêne. Vous avez toujours aimé la sculpture et réalisé une oeuvre vidéo remarquable sur Bourdelle. Diriez-vous que pour vous, la vidéo est la sculpture poursuivie par d’autres moyens ?
Ange Leccia. La sculpture … ou la peinture. En somme les artistes font toujours la même chose : ils se concentrent sur leur vision et la cadrent. C’est la même chose pour Modigliani et Zadkine. C’est alors, quand elle est saisie, qu’elle peut être sublimée, transcender les limites, la peur, ouvrir sur des questions philosophiques.
Thierry Dufrêne. La captation de la lumière du projecteur joue un rôle décisif dans vos vidéos. En ce qui concerne la sculpture, elle fait naître une double sensation de dessin dans l’espace et de fusion, comme dans l’opération de fonte d’un bronze. Comment définiriez-vous ce travail sur la lumière ?
Ange Leccia. Je déteste la projection vidéo qui me fait l’effet d’un encéphalogramme plat. Je préfère le projecteur de cinéma qui vibre, qui donne une pulsion vitale, comme un rythme cardiaque. Et la pale de refroidissement projette une ombre : tout cela joue, est vivant. C’est en un sens le flux de la vie, qui consume, consomme, qui opère une sorte de fusion. La lumière du projecteur de cinéma revitalise et même sculpte l’image, lui redonne une intensité vivante. »
Ange Leccia (né en 1952), « Zadkine-Modigliani », 2024, vidéo, durée 8’20.
ZADKINE – MODIGLIANI : CHRONOLOGIE D’UNE AMITIÉ
« 1884
Amedeo Modigliani naît à Livourne (Italie) dans une famille juive séfarade.
1888
Ossip Zadkine naît à Vitebsk, dans l’Empire russe (actuelle Biélorussie), dans une famille juive nombreuse.
1906
Modigliani arrive à Paris en janvier.
Il loge à Montmartre, non loin du Bateau-Lavoir dont il fréquente les artistes.
1907
Modigliani emménage rue du Delta, au pied de Montmartre, grâce au soutien du Dr Paul Alexandre, son ami et premier mécène.
1909
Brancusi, rencontré grâce à Paul Alexandre trouve à Modigliani un atelier cité Falguière, près de la gare Montparnasse.
1910
Zadkine arrive à Paris à l’automne. Il rencontre le sculpteur Jacques Lipchitz. Modigliani rencontre la poétesse russe Anna Akhmatova.
1911
Zadkine s’installe à la cité d’artistes La Ruche (au sud de l’actuel 15e arrondissement). Au Salon des Indépendants, en avril, Zadkine et Modigliani présentent chacun 6 œuvres.
1912
Zadkine emménage au 114 rue de Vaugirard.
Modigliani au 216 boulevard Raspail.
1913
Zadkine s’installe dans un nouvel atelier au 35 rue Rousselet. Il rencontre Modigliani mais aussi Brancusi, Apollinaire, Blaise Cendrars, Robert et Sonia Delaunay.
1914
Modigliani rencontre Paul Guillaume qui devient son marchand et lui loue un atelier à Montmartre.
Il abandonne la sculpture et entame une liaison avec la poétesse anglaise Beatrice Hastings.
Zadkine expose à Berlin, Londres, Amsterdam.
Il illustre le recueil de poésies de la Russe Véra Inber, amie d’Anna Akhmatova. Zadkine et Modigliani fréquentent la Rotonde ou le restaurant Chez Rosalie. En août, la France entre en guerre.
1915
Zadkine s’engage dans la Légion étrangère.
Paul Guillaume loue pour Modigliani un logement au Bateau-Lavoir.
1916
Incorporé dans une section d’infirmiers militaires, Zadkine est envoyé en Champagne. Modigliani rencontre Léopold Zborowski qui devient son marchand. Il expose aux soirées de l’association « Lyre et palette ». En novembre, Zadkine est victime d’une attaque au gaz et hospitalisé.
1917
Zadkine est soigné à Paris puis aux environs de Reims. Modigliani s’installe chez Zborowski, rue Joseph Bara. Il entame une liaison avec Jeanne Hébuterne. En octobre, Zadkine est réformé. Il expose à « Lyre et Palette ».
1918
En avril, Modigliani et Jeanne Hébuterne séjournent sur la Côte-d’Azur. Leur fille naît à Nice.
Zadkine passe son été à Bruniquel, un village du Tarn-et-Garonne. Le 11 novembre, l’armistice est conclu.
1919
Zadkine rencontre Valentine Prax, sa voisine d’atelier rue Rousselet. Modigliani rentre à Paris avec Jeanne Hébuterne et leur fille.
Ils s’installent rue de la Grande-Chaumière.
1920
Mort de Modigliani le 24 janvier à 35 ans.
Le peintre Moïse Kisling qui organise ses funérailles.
Jeanne Hébuterne, âgée de 22 ans, se donne la mort le 26 janvier. En mai, Zadkine organise sa première exposition personnelle rue Rousselet.
En juillet, il épouse Valentine Prax.
1928
Zadkine et Prax s’installent au 100 bis rue d’Assas, non loin du dernier appartement de Modigliani rue de la Grande Chaumière.
1967
Zadkine meurt à l’âge de 79 ans. »
ZADKINE RACONTE MODIGLIANI
Lumière de Paris
Manuscrit inédit d’Ossip Zadkine, non daté (années 1950-1960 ?)
« Modi était arrivé à Paris en 1911. Je l’avais rencontré devant la grille des jardins du Luxembourg. Il portait une barbe taillée sur un menton très italien. Il avait l’air d’un seigneur dans son costume de velours nacré.
Il parlait le français beaucoup mieux que moi, achevant ses phrases ironiques par un rire sourd. Nous sommes vite devenus des amis. J’allais souvent le chercher le matin à l’atelier de photographe qu’il avait loué, à l’emplacement actuel du cinéma Raspail.
A cette époque déjà, il ne travaillait que la nuit. Je le trouvai étendu sur son lit, le visage caché dans sa barbe noire. Il avait épinglé aux carreaux mal joints de l’atelier les dessins qu’il avait réalisés avant l’aube et qui frémissaient sous le courant d’air persistant. Nous n’avions pas besoin d’argent pour nous inviter à déjeuner à tour de rôle. Vers midi trente, nous sortions et nous attendions au carrefour Raspail de rencontrer des copains qui nous prêteraient de quoi régler Rosalie. Si personne ne passait et si nos ardoises étaient déjà lourdes, nous allions quand même au restaurant et Modi laissait des cartons pleins de dessins. Rosalie haussait les épaules et la serveuse les jetait dans la cave.
Le soir, après 21 heures, on fermait les portes mais quelques habitués et moi, nous restions dans la salle. Encore une faveur. Combien de fois ai-je vu les rats surgir du sous-sol, tenant dans leurs dents aiguës des morceaux de dessins de Modi. Rosalie ne savait pas qu’elle laissait peu à peu ronger une fortune colossale ».
1918 : Avec Modigliani
Extrait du Maillet et du Ciseau, mémoires d’Ossip Zadkine publiés en 1968
« La peinture de Modi commençait à se vendre. La dame spéculation s’emparait de cet homme gentil, épris de haschisch et de vin. Je commençais à le voir moins souvent. A la gargote, sorte de restaurant pour artistes, que tenait Marie Vassilief, femme peintre originaire de Smolensk, il venait encore et, passablement saoul, il y récitait la Divine Comédie à qui voulait l’entendre. Rue Joseph-Bara, au numéro 3, il se rendait aussi chez Zborowski qui lui trouvait des modèles. Au bout d’un certain temps, on commença à voir des nus féminins dans les galeries. Visiblement, la clientèle exigeait des nus : cela se vendait bien et Modi suivit la mode.
Cependant, le caractère de mon ami s’assombrissait. Modigliani devenait de plus en plus nerveux et buvait toujours davantage. Vers 1920, il se mit à tousser et, pour cacher sa toux, il s’inventait un rire presque hystérique.
Un jour d’automne, revenant de Bruxelles où s’était ouverte ma première exposition personnelle, j’appris sa mort et le suicide de sa femme.
Depuis, la vanité a poussé beaucoup de ceux qui l’ont approché à donner chacun sa brique de souvenirs à l’édification d’une légende. Peu de gens cependant l’ont connu suffisamment pour dire l’être qu’il fut : simple au fond de lui mais fier, primesautier mais exalté. Personnellement, je crois qu’authentique bourgeon montparnassien qui n’a pas duré longtemps, il portait au cœur un don qu’il n’a su ou voulu cultiver ou approfondir ».
100 bis, rue d’Assas - 75006 Paris
Tél. : 01 55 42 77 20
Du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Fermeture du musée le lundi et certains jours fériés.
Visuels :
Modigliani Zadkine1@muséeZadkine-ParisMusées Nicolas Borel
Ossip Zadkine (1888-1967)
Nu assis, 1914
Plume, encre brune sur papier
Collection particulière
Amedeo Modigliani (1884-1920)
Beatrice Hastings, 1915
Huile sur carton marouflé sur bois
Milan, Museo del Novecento
Amedeo Modigliani (1884-1920)
Portrait de Zadkine, vers 1913
Graphite sur papier
Paris, musée Zadkine, legs de Valentine Prax, 1981
Amedeo Modigliani (1884-1920)
Portrait de Chaïm Soutine, 1915
Huile sur bois
Stuttgart, Staatsgalerie
Amedeo Modigliani (1884-1920)
Max Jacob, 1915
Graphite sur papier
Quimper, musée des Beaux-Arts
Marc Vaux,
Portrait photographique de Modigliani
Contretype avec retouches de Zadkine
Paris, archives du musée Zadkine
Amedeo Modigliani (1886-1920)
Cariatide, vers 1913-1914
Graphite, lavis d’encre et pastel sur papier
Paris, musée d’Art Moderne
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Les citations proviennent du dossier de presse.
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