Citations

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« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

dimanche 19 juillet 2026

Venise et son ghetto

Institué en 
1516, situé dans le quartier (sestiere) de Cannaregio, le ghetto de Venise (Italie) interdisait aux Juifs toute sortie la nuit. Il abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la  Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575). Il a pris fin en 1797 quand Bonaparte conquiert la cité. Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition d'origine ukrainienne, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.

« Les synagogues : prestigieux témoins du judaïsme » par Emilie Langlade et Adrian Pflug
Trésors du ghetto de Venise
« Italie, une simple histoire d’amour. Témoignages d’un ambassadeur d’Israël » de Mordechaï Drory 

« Venise et son ghetto »
« Venise et son ghetto » (Venedig und das Ghetto) est un documentaire réalisé par Klaus T. Steindl. « Le destin, marqué par les drames et la répression, mais aussi le brassage culturel, de la communauté juive de Venise, qui fut reléguée dans le premier ghetto de l’histoire ». En Europe, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.

« Destination prisée des touristes et des amoureux du monde entier, Venise recèle un passé méconnu, moins romantique mais d’autant plus fascinant : l’histoire de sa communauté juive ». 

Au Moyen-âge, Venise s'affirme progressivement, et de manière décisive aux XIe et XIIe siècles, comme une voie d'entrée pour le commerce avec l'Orient. Pour éviter la concurrence des Juifs, le Sénat interdit au Xe siècle aux nefs vénitiennes de transporter des Juifs ou leurs marchandises. Des petits commerçants juifs "allemands" semblent cependant s'être installés près de Venise.

Venise n'accorda pas aux Juifs le droit de résidence stable dans la cité lacustre.

Avec le développement de banques de prêt sur gages, prohibé aux chrétiens, les Juifs, qui pouvaient exercer cette activité, ont afflué du nord ("Allemands"), du centre et du sud de la péninsule italienne ("Italiens) et se sont établis à Padoue, Trévise, Bassano, Conegliano Vénéto, dans la banlieue de Mestre... 

Après la guerre de Chioggia (1378-1381) entre les Républiques de Gênes et de Venise, ils  purent vivre dans le centre de Venise à la situation financière délicate. Ainsi, durant quinze ans (1382-1397), les Juifs "allemands" sont autorisés à résider en ville, afin notamment de pouvoir éventuellement prêter de l'argent aux Vénitiens pauvres. Leurs banques de prêts sur gages furent soumis au contrôle de magistrats dénommés "Sopraconsoli" qui fixaient les taux. En 1386, les Juifs obtinrent un terrain à San Nicolo del Lido afin de le transformer en cimetière. Mais, en 1397, le Maggio Consiglio (Grand conseil) a mis un terme à la "condotta" (contrat de louage) et interdit aux Juifs de rester à Venise.

Les Juifs durent porter un cercle jaune ou un chapeau en tissu rouge pour être repérable par les chrétiens, et interdiction leur fut faite de devenir propriétaires de biens immobiliers. Quant au décret d'expulsion, il devint une autorisation de séjour pour une période maximale de quinze jours consécutifs. 

A la fin du XVe siècle, à l'initiative de cardinal Bessarion, le Grand conseil adopta une attitude moins hostile envers les Juifs conformément aux conditions précitées.

Alors que les Juifs des trois provinces de Vénétie subissaient des agressions en raison notamment de la campagne antisémite des Frères mineurs et l'essor des Monts-de-Piété, les Juifs de Venise vivent une période de relatif calme, mais en étant soumis à des tribus élevés.

La guerre de la Ligue de Cambrai (1508 -1516) ou guerre de la Sainte Ligue et quatrième des onze Guerres d'Italie, est un conflit important des Guerres d'Italie. Portant sur le titulaire des droits sur le royaume de Naples puis sur le duché de Milan, elle vise aussi à freiner la domination vénitienne dans le nord de l'Italie. Le pape Jules II fonde la Ligue de Cambrai qui réunit contre Venise le roi de France, Louis XII, l'Empereur du Saint Empire Maximilien Ier, et le roi d'Espagne Ferdinand II. Après des victoires, des divergences surgissent entre le pape et le roi de France, ce qui met un terme à leur alliance en 1510 ; le pape Jules II s'allie ensuite avec Venise contre la France. Se mêlent à ces conflits, l'Espagne, le Saint-Empire romain germanique, le Royaume d'Angleterre, le Royaume d'Écosse, le Duché de Milan, Florence, le Duché de Ferrare, et les Suisses... Devenue la Sainte Ligue, cette alliance entre Venise et la papauté chasse les Français hors d'Italie en 1512. Nouveau changement d'alliance : Venise s'allie avec les Français. En 1515, à Marignan, sous la direction de François Ier, qui a succédé à Louis XII, les troupes franco-vénitiennes s'emparent des territoires perdus. En 1516, les traités de Noyon et de Bruxelles ramènent à un quasi statu quo frontalier qui prévalait en 1508. 

Une guerre coûteuse financièrement. Et qui amène en Italie septentrionale des lansquenets, mercenaires, venant généralement des Etats de langue allemande. A la recherche de sécurité, les Juifs quittent Trevise, Vérone, Bassano pour Venise. Là, ils affrontent la haine populaire exacerbée par des prédicateurs.

Le 29 « mars 1516, la République de Venise décide de tolérer en ses murs les juifs, qui ont longtemps été exclus de la ville ». Mais où ? Les îles de la Giudecca et de Murano ne sont pas retenues. Et une zone, servant de dépôt de matériel, de fabrique d'armes de "get", près de San Gerolamo est choisie.

Ils « sont alors relégués dans un quartier où ils vivent à l’écart du reste de la population ». Et dont ils ne doivent pas sortir ou y entrer la nuit. Le moindre retard pouvait être sanctionné par une amende ou l'emprisonnement. Un pont-levis permet l'accès au ghetto. 

« C’est au bord de la lagune, dans l’actuel quartier de Cannaregio, que se développe le premier ghetto de l’histoire, que les habitants ont interdiction de quitter la nuit venue ». Non, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.

« Puisant ses racines dans une fonderie (getto en vénitien) qui occupait les lieux autrefois, le mot « ghetto » va dès lors s'imposer comme un synonyme de résidence forcée, mais également d’exclusion et de persécution ».

Environ sept cents Juifs, "allemands" et "italiens", s'installent dans des immeubles que fuient les rares habitants initiaux.

Une partie des Juifs travaillent dans des banques de prêt sur gages, sollicitées par des Vénitiens pauvres. Contrôlés par des magistrats du "Cattaver", "chargés de la gestion et de la défense des biens publics", ces Juifs sont soumis au paiement de contributions et prêts obligatoires au montant de plus en plus élevé. Ils ont pour chef Anselmo del Banco. 

La communauté juive forme une "Université", groupe autonome s'administrant, doté de son rabbin et de sa synagogue.

Cinq siècles d'échanges
« Pour autant, l’histoire du ghetto de Venise ne se résume pas à la relégation des juifs ». 

Trois ghettos ont existé : celui agrandi par l'ajout de la petite île appelée « terreno del ghetto » (terrain du ghetto) puis le Ghetto Nuova (1516, ou Ghetto Nuovo), le Ghetto Vecchio en 1541 (les Juifs levantins sont obligés de demeurer dans le ghetto), et en 1633 le Ghetto Nuovissimo. Divisée en trois « nations » (allemande, levantine et ponantine), la communauté juive réunissait plus de 5 000 personnes au XVIIe, et 1 600 personnes lors de l'occupation de la ville par les troupes de Napoléon le 12 mai 1797.

Le ghetto, d'où les Juifs ne devaient pas sortir la nuit, abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la  Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575).

Les marchands "levantins" sont contrôlés par les "Cinq Sages au commerce". Ils doivent vivre dans le secteur "allemand" et ouvrent la Schola Levantina (1538). En 1541, ils sont autorisés à s'établir dans le Ghetto Vecchio.

En 1589, commerçants habiles, les "Espagnols", généralement des Marranes dénommés "ponentini" (venus du Ponent), sont acceptés dans le ghetto et vivent dans le même quartier que les "Levantins". Ne pouvant accroître le périmètre du ghetto, les Juifs construisent des maisons à plusieurs niveaux.

Au XVIe siècle, sont imprimés des livres en hébreu, notamment grâce à Daniel Bomberg, imprimeur d'environ 200 livres, Giustinian, Aivise Bragadin, Vendramin...

Au début du XVIIe siècle, l'aristocratie vénitienne, divisée, en conflit avec l'Eglise, privilégie l'acquisition foncière, et délaisse le commerce risqué avec l'Orient au profit des Juifs qui bénéficient de réseaux sûrs et d'interlocuteurs fiables dans différents pays.

Draperies, soieries raffinées, objets précieux... Juifs "levantins" et "allemands" diversifient leur offre dans leurs boutiques. 

La vie spirituelle s'avère brillante avec Léon de Modène (1571-1648), enseignant, rabbin, officiant (hazzan), musicien, dramaturge et écrivain, Simone Luzzato (1580-1663), rabbin. Tous deux ont co-écrit un livre sur les Karaïtes.

Sara Coplo Sullam (entre 1588 et 1592-1641) tient un salon littéraire. Les oeuvres littéraires de Deboreh Ascarelli et Angelo Alatrini sont publiés à Venise.

En 1630, la peste sévit en Italie. Des Juifs vénitiens quittent la ville. L'année suivante, l'économie reprend à un rythme élevé. Vers 1650, environ cinq mille Juifs vivent dans le ghetto. Mais le déclin de la République de Venise affecte aussi les Juifs du "chazèr" (ghetto en judéo-vénitien).

"Au XVe siècle, la production de métaux précieux dans les Balkans atteint son plein essor. Ils sont exportés essentiellement via Raguse en direction de la Monnaie de Venise. La documentation disponible permet de chiffrer le transit par Raguse entre 11 060 kg pour 1425 et vingt-cinq tonnes annuelles au plus pour la première moitié du siècle. Au milieu du XVe siècle, avant la conquête ottomane, la majeure partie de cette production était exportée à Venise. L’occupation ottomane de la Serbie et de la Bosnie au milieu du siècle marque la fin de cette exportation de matière première indispensable à l’économie monétaire européenne, en manque de numéraire". Face au djihad, les sept guerres vénéto‑ottomanes - 1463‑1479, 1499‑1503, 1537‑1540, 1570‑1573 (guerre de Chypre), 1645‑1669 (« guerre de Crète » ou guerre de Candie), 1684‑1699 (guerre de Morée), 1714‑1718 - ont pour enjeu la domination des Balkans et de la Méditerranée orientale. Elles marquent le début du déclin de la Sérénissime République de Venise. Pour les financer, Venise accroit ses pressions financières sur les Juifs contraints aussi de prêter à la République. En plus de ce facteur, l'insécurité en Orient incite des "Levantins" et "Ponentini" à se réfugier dans des territoires plus sûrs. 

De nombreux Vénitiens sont appauvris par la crise. Ce qui affecte les trois banques de prêt du ghetto - la "verte", la "rouge" et la "noire" (couleurs de leurs reçus) - sollicitent des aides financières auprès des "nations" juives de Venise et d'autres villes. En 1737, des banques se déclarent insolvables. Pour survivre, des Juifs deviennent chiffonniers, vendeurs ambulants... Quelques familles juives s'enrichissent cependant comme armateurs et propriétaires de filatures. Parallèlement, le port d'un signe distinctif se raréfie, les médecins juifs gardent leur clientèle non-juive, la culture hébraïque est mieux considérée. Progressivement, les banques de prêt remboursent leurs dettes.

Mais en 1777, la "condotta" impose de nouvelles limitations aux Juifs dont le nombre décroît progressivement pour atteindre, à la fin du XVIIIe siècle, 1 600 âmes. 

En 1797, Bonaparte conquiert la ville et met fin à son ghetto dont les grilles sont supprimées. Le ghetto est dénommé "quartier de l'Union". « Si les Juifs vénitiens se sont installés aux quatre coins de la ville depuis le démantèlement du ghetto par Napoléon, qui leur octroya le statut de citoyens à part entière, le Cannaregio demeure au cœur de l’identité religieuse de toute une communauté ». 

Après la vente de Venise à l'empire autrichien, celui-ci contraint les Juifs à payer de lourds impôts. Leurs rangs s'étoffent par l'arrivée de leurs coreligionnaires romains.

Les Juifs vénitiens contribuent financièrement et humainement au Risorgimento. Issu d'une famille juive convertie au catholicisme au milieu du XVIIIe siècle, Daniele Manin (1804-1857) dirige la République de Saint-Marc dans laquelle figure Isaac Pesaro, ministre des Finances, et Leone Pincherle.

En 1866, Venise est annexée à l'Italie dont le roi Victor-Emmanuel reconnait la parité des droits. Les riches familles s'installent dans les palais en ville, et demeurent dans le ghetto les plus pauvres maintenant le parler judéo-vénitien. 

La Première Guerre mondiale, et surtout la Deuxième Guerre mondiale - environ un cinquième des Juifs vénitiens déportés lors de la Shoah -, ont réduit la population juive vénitienne. A la Libération, de nouvelles organisations communautaires sont créées.

« Devenu aujourd’hui un quartier résidentiel apprécié pour sa qualité de vie, il reflète cinq siècles d’échanges entre ses habitants marchands et le monde extérieur ». 

Le ghetto « témoigne aussi d'une immigration importante qui en a fait un lieu cosmopolite et vivant ». 

Environ cinq cents Juifs vivent à Venise.

"Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise"
Le 20 septembre 2017 à 7 h 37, Toute l'Histoire diffusa Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise, d'Emanuela Giordano. "À l'occasion du 500ème anniversaire du premier ghetto juif au monde, celui de Venise, un adolescent américain retourne sur les traces de ses origines et de la communauté hébraïque de la Cité de Doges. Au travers de ses rencontres et de ses pérégrinations, il nous fait traverser le temps et revivre tous les us et coutumes d'une communauté qui a façonné la ville et son art de vivre".

"Italie - Les synagogues du ghetto de Venise"
Les 27 octobre 2019 à 18 h et 2 novembre 2019 à 11 h, Histoire diffusa, dans la série "Des monuments et des hommes", "Italie - Les synagogues du ghetto de Venise", documentaire réalisé par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier. "Venise est considérée comme l'une des villes les plus belles et romantiques au monde. Mais pour les Juifs, Venise est avant tout le premier ghetto du monde. Le long des canaux, Saul Bassi, professeur de littérature, nous raconte l'histoire mouvementé de ses ancêtres fuyant les pogroms d'Allemagne pour venir fonder une communauté, construire des synagogues, et apprendre à vivre ensemble, en respectant des règles strictes. Nous assistons à une cérémonie de Bar Mitzvah à l'intérieur de l'une des cinq synagogues du ghetto, dirigée par le Rabbi Scialom Bahbout, chef rabbin de Venise. Il vit et travaille aujourd'hui dans ce ghetto et se promet de maintenir cette vivacité de la culture juive et de l'apporter aux générations futures."

"Venise. Derrière les palais, le ghetto juif"
Le 21 novembre 2020, Arte diffusa, dans le cadre d'"Invitation au voyage" (Stadt Land Kunst), "Venise. Derrière les palais, le ghetto juif" (VenedigDas jüdische Ghetto). "La cité des Doges à travers trois reportages : La vie à Venise de Thomas Mann - Derrière les palais, le ghetto juif - À Murano, attention les yeux !" de de Fabrice Michelin 

"Entre splendeurs et mélancolie, la cité des Doges n’a cessé de fasciner les artistes, à l’instar de l’écrivain allemand Thomas Mann. Sa nouvelle La mort à Venise, portée à l’écran par Visconti, lui a été inspirée par son séjour dans la ville au printemps 1911."

"Des hommes et des femmes arrivés de toute la Méditerranée et du nord de l’Europe furent assignés dans des maisons inhabituellement hautes pour la ville." 

"Les touristes de passage à Venise se pressent à Murano pour admirer les maisons bariolées et découvrir l’une des spécialités de l’île, le verre. Sans ce matériau, un accessoire de mode lumineux n’aurait jamais vu le jour..."

"Nabatele" à Venise
Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.

Pour Anna Kamyshan, "le fait que sa synagogue flotte, faute de terre ferme, est l'aspect le plus important de son installation, un rappel des siècles où les Juifs n'avaient pas de nation où construire leurs synagogues. « Bien sûr, les artistes veulent que leur travail soit visible. Mais mon intention principale était qu’il ne soit pas enraciné, car en tant que Juifs, nous sommes toujours en mouvement, étant partout et nulle part à la fois », dit-elle.

"Nabatele" est une "synagogue de style shtetl inspirée des centaines de synagogues en bois qui se dressaient autrefois dans toute l'Europe rurale de l'Est, rappelle aussi à sa créatrice une longue quête de son identité".

"Ayant grandi en Ukraine, où elle parlait russe, et travaillé à Moscou, Graz et Kiev, elle est arrivée à Londres au début de la guerre, mais vit également en partie à New York. Et ce n'est là que la géographie de sa vie ; l'élément le plus marquant de son identité a été la découverte, à l'âge de 11 ans, de ses origines juives. « C’était un événement majeur pour moi à l’époque, mais je me suis vraiment intéressée au judaïsme lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet d’un centre commémoratif de l’Holocauste pour le ravin de Babyn Yar », explique l’artiste londonienne, dont la propre famille juive a été assassinée par les nazis dans un autre ravin similaire, Drobitsky Yar, près de Kharkiv."

« L’événement a été tellement traumatisant pour mon grand-père, qui a réussi à s’échapper, qu’il n’en a jamais parlé jusqu’au retour de mon père d’un voyage en Israël, où il n’a cessé de vanter les mérites du pays », raconte Anna Kamyshan, qui tient son nom de Dmitri Zilberberg, qui l’avait changé pour un nom vague, à consonance non juive, afin de sauver sa vie."

"Mais l’enthousiasme de son père pour Israël, pays qu’il n’avait visité que par hasard pour le travail – « Il l’aimait tellement qu’il voulait que toute notre famille s’y installe », raconte Kamyshan – a brisé des décennies de silence de Dmitri sur son passé. « C’est seulement à ce moment-là que mon grand-père a partagé les récits de son passé et nous a révélé nos origines juives. » Bien qu'elle ait accueilli cette nouvelle avec enthousiasme – « elle est devenue une part essentielle de mon identité » –, après l'échec de son alyah tant espérée, qui causa une immense déception à son père, Anna la mit de côté pendant quelques années pour se consacrer à ses études d'architecture : « Ma profession m'a complètement absorbée ». Mais son attachement à son identité juive resurgit lorsqu'elle commença à travailler sur le mémorial de Babyn Yar, où elle occupa le poste de directrice du développement conceptuel et de la recherche pour ce mémorial dédié aux 33 000 Juifs assassinés en 1941."

Installation gonflable de 12 mètres, "Nabatele" – dont le nom est une diminution du mot yiddish signifiant « appel à l'action » – a vu le jour en 2025 sous forme de vidéo pour le Pavillon Yiddishland, qui a créé un espace d'expression pour l'art juif international à la Biennale de Venise. Le Château de Yiddishland de Kamyshan met en scène une synagogue en bois disparue, survolant un canal vénitien et traversant les horizons de Chicago, Londres, Varsovie, New York, Berlin, Jérusalem, Odessa, Anvers, Vilnius et Los Angeles – toutes ces villes, à l'exception de Jérusalem, abritant leurs propres « Yiddishlands », souvent précaires – avant de revenir au cœur de Venise, sur la place Saint-Marc."

'Pour concrétiser ce concept en un objet physique – « c'était un projet préliminaire ; à l'époque, je n'avais ni la solution technique ni les fonds » –, Anna a dû mobiliser toutes ses compétences multidisciplinaires. « Je suis capable de tout faire, de la conception d'un projet à sa réalisation détaillée. Je communique avec les ingénieurs dans leur langage et je gère moi-même la production. Je lève les fonds et travaille avec des entreprises indépendantes au lieu de constituer ma propre équipe. »

Nabatele "suspend une synagogue shtetl flottante sur un rocher massif surplombant Venise, imaginant un abri sans sol et une appartenance sans frontières. S'inspirant du nabat – un appel à l'attention en cas de danger – et adouci par le suffixe yiddish -ele , l'œuvre devient un signal discret, presque silencieux : présent, immuable et persistant. Ses fenêtres constamment éclairées font écho au ner tamid, la flamme éternelle, offrant une lumière intérieure en réponse aux turbulences et à l'incertitude de notre époque. Rappelant comment, à Venise, les synagogues étaient autrefois interdites au rez-de-chaussée et construites aux étages supérieurs, Nabatele se dresse en hauteur. Suspendue dans les airs, elle reflète une vie rythmée par l'errance, où l'abri se transporte et où l'appartenance ne dépend pas d'un point d'ancrage. 

"Construite comme une structure à double membrane remplie d'hélium, Nabatele s'élève jusqu'à vingt-cinq mètres au-dessus de la lagune. Son mouvement épouse le rythme de l'atmosphère : ascension, descente, dérive. Par temps calme, elle plane ; par temps venteux, elle s'abaisse vers l'eau, jouant avec la gravité et la flottabilité dans un dialogue constant avec le ciel, devenant un sanctuaire qui existe partout et nulle part à la fois".

L'oeuvre est inspirée notamment par "Le château des Pyrénées", tableau du peintre belge René Magritte (1959). "Cette huile sur toile surréaliste représente un bloc rocheux qui flotte dans les airs au-dessus de la mer agitée et que couronne un château manifestement sculpté dans la même pierre". Une commande d'Harry Torczyner donnée au musée d'Israël à Jérusalem. "Nabatele répond à un monde marqué par les conflits et les divisions, où l'errance peut devenir une forme de protection." Abîmée dans ce musée vers mai 2026 par un garçon de cinq ans qui avait lancé sur elle une pomme de pin, l'oeuvre est en réparation. 

"Nabatele" "fait écho à sa vision d’une préservation en suspension. Ici, le Château est une synagogue en bois disparue – cœur spirituel et communautaire des shtetls d’Europe de l’Est – flottant au-dessus des villes du Yiddishland dispersé d’aujourd’hui. L’architecture de chaque synagogue s’adapte à son environnement, fusionnant les formes locales avec le souvenir des espaces juifs disparus. L’œuvre reconquiert l’espace aérien comme territoire, rappelant comment les Juifs de Venise se voyaient interdire de construire des synagogues au rez-de-chaussée, les élevant au-dessus de la ville. En perpétuel mouvement, ces synagogues évoquent une patrie sans terre – résiliente, adaptable et sans frontières."

L'architecte-artiste a puisé aussi son inspiration dans des illustrations du livre de 1957 « Wooden Synagogues » et de l'édition de 1996 « Heaven's Gates: Wooden Synagogues ».

Les commissaires de cette installation sont Maria Veits et Yevgeniy Fiks. Des "techniciens sont présents sur place pendant toute la durée de l'installation – « nous devons veiller sur cet objet 24 h/24 et 7 j/7 » – après que l'artiste eut passé plusieurs jours à Venise à le mettre à flot. Une présence de sécurité à un endroit très visible – à la jonction de l'Arsenal, l'un des deux principaux sites de la Biennale, et de la lagune". Une présence "indispensable pour dissuader les vandales et garantir la flottaison de l'objet gonflé à l'hélium."

"Les plans initiaux prévoyaient l'emplacement le plus prestigieux de Venise, face à la place Saint-Marc : « mais l'une des autorités municipales chargées de donner son accord craignait la réaction du public ». Ce changement d'emplacement a retardé l'ouverture de deux mois et a fait exploser le coût du projet, impliquant le déplacement de deux grues et le paiement d'un loyer pour le terrain au-dessus duquel la maquette sera désormais installée."

"Bien que sa date d'expiration officielle à Venise, où se tiendra un événement célébrant le renouveau de la vie juive, soit mi-septembre, Anna espère que l'installation restera visible au moins un mois de plus. Elle est en discussion non seulement avec le Musée juif de Montréal, organisateur de l'événement vénitien, mais aussi avec d'autres institutions à l'étranger désireuses de donner une nouvelle vie à l'œuvre dans leur propre communauté de la diaspora. « Pour cette synagogue, tout ce dont ils ont besoin, c'est d'espace, pas de terrain. »


Du 16 juillet au 16 septembre 2026
Collateral Arsenale Nord, 
Castello District of Venice

Visuel :

France, 2019, 38 min
Sur Arte le 21 novembre 2020 à 16 h 25
Disponible du 14/11/2020 au 19/01/2021


"Italie - Les synagogues du ghetto de Venise" par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier 
ZED, France, 2018
Auteurs : Véronique Legendre, Célia Lowenstein, Bruno Victor Pujebet, Bruno Ulmer, Delphine Cohen, Alexis Barbier-Bouvet, Serge Turquier, Frédéric Lossignol, Lysianne Lemercier, Cécile Husson, Aurélie Saillard et Marie Baget.

« Venise et son ghetto » par Klaus T. Steindl
2016, 90 min
Sur Arte le 27 mai 2017 à 20 h 50
Visuels :
La poète vénitienne juive Sara Copia Sullam avec un philosophe juif (reconstitution)
© Helmut Wimmer

Synagogue dans le ghetto de Venise
La vie quotidienne dans le ghetto
La place centrale du Ghetto de Venise
© Klaus Steindl

A lire sur ce blog :
Articles in English
Cet article a été publié le 26 mai 2017, puis les 19 septembre 2017, 28 octobre 2019, 20 novembre 2020.

vendredi 17 juillet 2026

La rafle « du billet vert »

Le 14 mai 1941, dans la zone occupée par l’Allemagne nazie, la police française convoque, par un document vert, des Juifs étrangers à se rendre, avec un proche, dans divers locaux, dont le gymnase Japy dans le populaire XIe arrondissement de Paris. Elle arrête 3 700 hommes juifs, généralement polonais, tchécoslovaques ou apatrides. Amenés dans les camps du Loiret - 
Pithiviers et Beaune-la-Rolande -, ces juifs étrangers sont en quasi-totalité déportés et tués au camp nazi d'Auschwitz-Birkenau. Le photographe allemand Harry Croner a réalisé une série de clichés sur cette rafle. Sur ces faits : « 1941, les secrets de la rafle du billet vert » de Virginie Linhart et, au Mémorial de la Shoah, l’exposition « Imagesde la rafle du « billet vert ». Une découverte exceptionnelle pour l’Histoire ». Entrée libre.


Le 14 mai 1941, dans la zone occupée par l’Allemagne nazie, la police française convoque, par un document vert, 6 694 Juifs étrangers, âgés de 18 ans à 40 ans, vivant en région parisienne, à se rendre, avec un proche, dans divers locaux, dont le gymnase Japy dans le populaire XIe arrondissement de Paris. Il s'agit selon ce document d'un
 « examen de situation ».
 
La police arrête 3 700 hommes juifs, généralement polonais, tchécoslovaques ou apatrides. Et elle invite leurs accompagnateurs, souvent leurs épouses, à leur apporter de la nourriture et des vêtements.

Du gymnase Japy, ces adultes Juifs sont amenés en bus à la gare d'Austerlitz et déportés par quatre trains spéciaux vers les camps d'internement du Loiret : environ  1 700 à Pithiviers et 2 000 à Beaune-la-Rolande. Peu parviennent à fuir.

La quasi-totalité est déportée par les premiers convois en juin et juillet 1942, et tuées au camp nazi d'Auschwitz-Birkenau (Pologne).

A l'aube des années 2010, 200 planches-contacts sur Paris durant l'Occupation nazie sont proposées à une foire à Reims. Cinq d'entre elles - environ une centaine de clichés -, évoquent la rafle "du billet vert" et la vie des Juifs internés dans les camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers. 

Un "brocanteur normand acquiert ces planches-contacts". 

"Après avoir vu un documentaire sur la Deuxième Guerre mondiale, il entre en contact avec des collectionneurs qui décident de les donner au Mémorial de la Shoah à Paris." 

"L'auteur de ces clichés serait Harry Croner, membre d'une Compagnie de propagande qui se trouvait ce jour-là avec Theodor Dannecker et des dirigeants allemands pour constater ces transferts et internements." 

"Des photographies ont été publiées par la presse collaborationniste, gardées dans des fonds d'archives ou éditées dans des ouvrages historiques sans mention de leur auteur. L'une d'elles figure dans le film Nuit et Brouillard d'Alain Resnais (1956) ; on pensait qu'elle avait été prise à Pithiviers, et il a été établi qu'il s'agit de Beaune-la-Rolande".

Au Mémorial de la Shoah
Pour le 85e anniversaire de cette rafle, le Mémorial de la Shoah propose l’exposition « Images de la rafle du « billet vert ». Une découverte exceptionnelle pour l’Histoire ».

« Mémorial de la Shoah, septembre 2020. »
« Deux collectionneurs se présentent au service de la photothèque avec cinq planches-contacts photographiques contrecollées sur de grandes feuilles cartonnées. Parmi ces photographies, seules dix sont déjà connues des spécialistes du sujet et ont été publiées. Elles sont marquées d’une croix sur les planches originales. Les autres sont inédites. Il s’agit-là du reportage complet. »

« Un ensemble exceptionnel de 98 images revient au grand jour, 80 ans après les faits. Ce reportage documente la première arrestation massive de Juifs en France, la rafle du 14 mai 1941 dite du « billet vert », ordonnée par l’Occupant et organisée par les autorités françaises. 

« Aujourd’hui, une exposition et un livre proposent au public de participer à l’enquête qui a permis de retrouver l’identité du photographe, Harry Croner, et de comprendre son « regard » sur ces événements tragiques, regard sur lequel la censure allemande s’est abattue, condamnant ces photographies historiques à un oubli de plus de 80 ans. »

« Les photos retrouvées sont présentées dans leur intégralité pour la première fois à Paris et à Berlin dans la ville du photographe Harry Croner. »

Le commissariat scientifique est assuré par Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial de la Shoah, et Jean Marc Dreyfus, historien professeur à l’université de Manchester (Royaume-Uni), la coordination générale au Mémorial de la Shoah par Clara Lainé et Sophie Nagiscarde, la programmation autour de l’exposition par Julie Maeck, Louise Gurman-Dessauce, et Pomi Ahn. 

En juin 2026, interviewé sur Radio Shalom par l'historienne Sandrine Szwarc, Jean-Marc Dreyfus a déclaré que la presse américaine s'intéressait à cette rafle et à ces planches-contacts : "Cela fait écho à la politique de Donald Trump envers les immigrés... On a les mêmes... "Venez pour vos contrôles d'identité", et puis les gens sont arrêtés. Et il y a un débat juridique en ce moment : "Est-ce qu'on a le droit d'arrêter le immigrés sans papier qui viennent en tribunal pour essayer de se faire régulariser ?" On n'est pas dans le cadre d'un génocide, etc. Mais on est là dans le cadre d'une politique très violente et qui n'est pas très fidèle aux droits de l'homme". Comment cet historien peut-il dresser un tel parallèle ? Comment peut-il procéder par des allégations infondées, non étayées de lois, jurisprudences, etc. ? Les Etats-Unis sont une démocratie gouvernée par des dirigeants issus d'élections libres et qui ont le droit de décider de la politique d'immigration dans leur pays, de faire procéder à l'arrestation des immigrés illégaux dont certains sont des criminels ayant commis des viols et assassinats, dont la présence exerce une baisse à la baisse sur les salaires, de sélectionner ceux des postulants à l'immigration en fonction des besoins des Etats-Unis, etc. Ce professeur est entré légalement au Royaume-Uni en respectant les procédures instituées par ce pays, et ce, sans contester le droit du gouvernement britannique de refuser des immigrés illégaux.

LA RAFLE DU “BILLET VERT” 
« Le décret-loi promulgué par le gouvernement de Vichy le 4 octobre 1940 permet l’internement de Juifs étrangers pour la seule raison qu’ils sont juifs et étrangers. Ainsi, en 1941, trois grandes rafles se déroulent à Paris et provoquent l’internement de plus de 8 500 Juifs. La première a lieu le 14 mai 1941, à l’initiative des forces militaires allemandes en France et conduite dans le cadre de la collaboration franco-allemande. » 

« La rafle du 14 mai 1941 est peu connue du grand public. La rafle du « billet vert » emporte avec elle, des pères, des frères et des époux. Cela commence avec une convocation émanant de la Préfecture de police et signée par le commissaire de police. » 

« Elles se présentent sous forme d’un papier simple de petit format, de couleur verte pour la plupart : » 
« Monsieur… est invité à se présenter, en personne, accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin au gymnase Japy. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas au jour et lieu fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. » 
« Entre les 9 et 13 mai 1941, la police française envoie 6 494 convocations dans les foyers parisiens de Juifs étrangers. »
« Entre les 9 et 13 mai 1941, la police française envoie 6 494 convocations dans les foyers parisiens de Juifs étrangers. »

« Quelque 3 700 hommes obtempèrent et se rendent à la convocation, pour la plupart espérant une régularisation de leur situation. Ces hommes sont pour beaucoup en demande de naturalisation. » 

« Le gymnase Japy concentre le plus grand nombre de personnes convoquées. Près de 800 personnes y seront convoquées le 14 mai 1941. Quelques heures plus tard, ils sont transférés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande via la gare d’Austerlitz. » 

« Pour les familles, l’internement des « hommes du billet vert » pendant plus d’un an, c’est la perte de revenus, la solitude des mères et des enfants, l’angoisse du lendemain. » 

« Un an plus tard, les femmes et les enfants présents ce jour-là, seront les victimes de la rafle du Vélodrome d’hiver, les 16 et 17 juillet 1942. Pour certains, ils seront arrêtés et déportés et pour les autres, c’est le commencement d’un exil douloureux, semé d’embuches et de drames. » 

« Les photographies dévoilent le visage des hommes du “billet vert” mais aussi les femmes et les enfants qui les ont accompagnés ce jour du 14 mai 1941. Leur sort est très rarement évoqué. L’exposition leur restituera une existence et une résonnance bouleversante. » 

QUI EST LE PHOTOGRAPHE ? 

« Les cinq planches-contacts font partie d’une série de quelque 200 planches représentant pour la plupart des soldats allemands et des dignitaires nazis à Paris entre 1940 et 1941. Or les seuls photographes habilités à approcher les soldats allemands dans leurs entrainements et des personnalités nazis sont les photographes de la Propaganda Kompanie, la PK, créée par Joseph Goebbels, en 1938. »
 
« La PK est une unité combattante composée de photographes et cameraman professionnels, chargés non seulement de documenter les campagnes de la Wehrmacht, mais aussi de suivre certaines actions de répression dans les pays occupés. Les photos de la PK, une fois passée la censure, sont remises aux agences de presse collaborationnistes pour être publiées. » 

« L’auteur du reportage de la rafle du « billet vert » est un certain Harry Croner, photographe de la PK entre 1940 et 1941. » 

« Né le 16 mars 1903 à Berlin, Harry Croner est le fils d’un commerçant, Alfred Croner, et de Gertrud. En 1933, il ouvre son propre magasin de photos à Berlin-Wilmersdorf et devient photographe portraitiste. En 1940, il est enrôlé dans la Wehrmacht, dans les rangs de la Propaganda Kompanie, et est envoyé sur le front occidental. Dix-huit mois plus tard, alors qu’une purge a lieu dans les institutions nazies chassant les « demi- Juifs », Harry Croner est déclaré « inapte au service militaire », la Wehrmacht ayant découvert que son père Alfred est juif. Il rentre à Berlin et reprend ses activités jusqu’en mai 1943, où il est arrêté comme Juif et interné dans un camp de travail en France en mai 1944. À la Libération, ce sont les Américains qui le retiennent à leur tour prisonnier jusqu’en avril 1946, où il est libéré et peut alors rentrer à Berlin. » 
« Il reprend ses activités de photographe dès 1947. » 
« Croner devient un photographe très célèbre à Berlin. Il travaille pour les plus grands quotidiens allemands, Der Abend, Der Telegraf, le Berliner Morgenpost, le Welt am Sonntag et Der Tagesspiegel. Il photographie personnalités et stars de passage à Berlin, de John F. Kennedy à Ava Gardner en passant par Willy Brand, Claudia Cardinale, Orson Wells ou encore Klaus Kinski. » 
« En janvier 1989, il remet aux archives de la ville de Berlin la totalité de sa collection, soit 350 000 clichés et près de 1,3 million de négatifs. » 

« Découvrir la pellicule brute du photographe, 80 ans après les faits, avant que l’officier de censure n’ait effectué son travail de sélection et de propagande, nous permet de mettre en image le drame qui se joue alors. » 

« Le regard du photographe est celui d’un officier de la Wehrmacht, et nous devons l’avoir à l’esprit lorsque nous regardons ces images. Il documente l’évènement avec ses codes de soldat allemand imprégné de l’idéologie nazie. Pourtant, ce photographe, demi-juif par son père, suit pendant deux jours, les hommes du billet vert, les immortalisent sur sa pellicule et nous laisse un témoignage bouleversant. Les scènes qu’il photographie sont des tableaux d’une densité extraordinaire, dont les niveaux de lectures impressionnent. » 


Co-commissaire scientifique et responsable de la photothèque du Mémorial de la Shoah

« En quoi, la découverte de ces photos est unique en son genre ? Existe-t-il d'autres fonds similaires ? 
Ces photos sont exceptionnelles, il n’existe aucun fonds similaire. L’iconographie de la Shoah en France est terriblement pauvre. Sur la rafle du Vel d’Hiv, qui emporte près de 13 000 hommes, femmes et enfants Juifs de France, il n’existe qu’une seule photo, celle des autobus garés devant le Vel d’Hiv, le 16 juillet 1942. Des 76 000 déportés Juifs de France, à ce jour, aucun centimètre de pellicule n’a été retrouvée. La censure allemande et française était telle qu’aucune photo ne semble avoir été prise de ces épisodes tragiques de la persécution des Juifs en France. 
Pourtant, 80 ans après ressurgit un reportage complet de la première rafle des Juifs de France, celle du 14 mai 1941 à Paris, au gymnase Japy. 

Comment pouvons-nous analyser ces photographies ? Que révèlent-elles ? Que montrent ces images ? 
Le double regard d’un photographe allemand qui s’avère, après enquête, avoir des origines juives. Ces photos dévoilent la rafle du billet vert dans toute sa dimension tragique, le piège qui s’est refermé sur les hommes convoqués ce 14 mai 1941, les femmes et les enfants qui assistent impuissants à ce qui se déroule sous leurs yeux, pris eux-mêmes dans ce piège. Les protagonistes allemands, la police française et même les voisins, tous les acteurs ou témoins de la rafle, sont sur les images retrouvées. 

Est-ce que l'enquête continue, avez vous découvert qui sont les personnes sur ces photos ? 
L’enquête se poursuit. Nous sommes déterminés à retrouver les noms des hommes, des femmes et des enfants du « billet vert ». Les images retrouvées dévoilent pour la première fois leur visage. Leur sort est très rarement évoqué. L’exposition leur restituera une existence et une résonance bouleversante. 
Les 3710 hommes arrêtés à Paris dans les différents lieux de convocation, sont transférés à la gare d’Austerlitz pour être internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Quatre convois de wagons de voyageurs sont formés, deux convois avec 2140 hommes vers le camp de Beaune-la-Rolande et deux convois avec 1570 hommes vers celui de Pithiviers. Ces convois arrivent le 14 mai dans l’après-midi. » 

PROGRAMMATION AUTOUR DE L’EXPOSITION

Dimanche 10 mai - 14h Conférence inaugurale – « Les arrestations du billet vert » 
« Le 4 octobre 1940, un décret-loi promulgué par le gouvernement Pétain autorise l’internement des Juifs étrangers. Entre les 9 et 13 mai 1941, la police française envoie 6 494 convocations sous la forme d’un simple petit papier de couleur verte. Le 14 mai 1941, quelque 3 700 hommes y répondent. Peu connue du grand public, la rafle du « billet vert » frappe pourtant durablement les Juifs de Paris. Il s’agit de la première vague d’arrestations massives visant pères, frères et époux. Arrêtés à leur arrivée au gymnase Japy, ils seront ensuite transférés vers les camps de Pithiviers et de Beaune-la- Rolande avant d’être déportés en Pologne. Les 16 et 17 juillet 1942, les premières victimes de la rafle du Vel d’Hiv seront les femmes et les enfants venus le 14 mai 1941 accompagner les hommes arrêtés. 
En présence de Jean-Marc Dreyfus, historien, professeur à l’université de Manchester (Royaume-Uni). » 

Dimanche 10 mai - 15h Conférence inaugurale – « 14 mai 1941 : images et récits d’une rafle » 
« La découverte en septembre 2020 d’un reportage photographique contenant 98 images inédites de la rafle du « billet vert » a ouvert la voie à une meilleure connaissance de cet épisode de l’histoire de la Shoah en France. Depuis, les équipes du Mémorial ont identifié les lieux et les individus qui figurent sur ces photos, mais aussi leur auteur, un certain Harry Croner, photographe de la Propagandakompanie. Présenté pour la première fois au grand public, cet ensemble inédit redonne visage et corps aux acteurs et victimes du « billet vert », à l’image de Yankiel Zylberberg. Survivant d’Auschwitz et des marches de la mort, il est libéré le 10 mai 1945. Sa petite-fille, Laurie Cholewa, livre l’enquête qu’elle a menée sur le parcours de déportation de son grand-père, dans son ouvrage Pépé Jacques. 
En présence de Laurie Cholewa, auteure de l’ouvrage Pépé Jacques (Robert Laffont, 2025), et Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial et commissaire de l’exposition. En conversation avec Jean Marc Dreyfus, historien. » 

Dimanche 10 mai - 17h30 Rencontre – "Salomon Buch, un jeune bundiste sous l’Occupation"
« À l’occasion de la parution d’Un serment à la vie de Salomon Buch, collection des mémoires de survivants de l’Holocauste de la Fondation Azrieli, 2025. Salomon Buch a 17 ans et vit dans le quartier juif de Belleville lorsque les Allemands envahissent la France. En 1941, son père est arrêté lors de la rafle du « billet vert ». Sur les conseils de ce dernier, Salomon fuit à Lyon, en zone libre. Le 16 juillet 1942, la rafle du Vel d’Hiv emporte le reste de sa famille, à l’exception de Denise, l’aînée de ses sœurs. Dans ce témoignage d’une hypermnésie saisissante, Buch nous livre son histoire et, avec elle, celle de tout un milieu subsistant aujourd’hui à l’état de traces : le Paris du Bund et de ses diverses organisations, dont les liens de solidarité ont perduré pendant et après la guerre. 
En présence d’Annette Wieviorka, historienne et préfacière de l’ouvrage, et de Catherine Person, responsable de la Collection française de la Fondation Azrieli. En conversation avec Constance Pâris de Bollardière, historienne, directrice adjointe du George and Irina Schaeffer Center for the Study of Genocide, Human Rights and Conflict Prevention. » 


UN LIVRE, UNE EXPOSITION 
La rafle du billet vert. 14 mai 1941. Les photos retrouvées
Textes de Lior Lalieu et Jean-Marc Dreyfus. Éditions Calmann Lévy - Mémorial de la Shoah, 2026, 176 pages, 22 € 
« Il y a peu, le Mémorial de la Shoah acquiert 98 photos découvertes par deux collectionneurs. Ce reportage inédit détaille les étapes de la première arrestation massive de Juifs à Paris, il y a quatre-vingt-cinq ans. Cette rafle du 14 mai 1941 est peu connue du grand public. C’est pourtant la première étape de l’entreprise d’élimination des Juifs dans la France de Vichy. Des hommes, originaires d’Europe de l’Est, reçoivent de la préfecture de police une convocation sous la forme d’un billet vert pour « examen de situation ». Ne se doutant de rien, plus de la moitié s’y rend. 3 747 hommes se présentent ainsi dans différents lieux (commissariats, casernes, gymnases) de Paris. Ils seront transférés dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la- Rolande (Loiret) où ils resteront un an, avant d'être déportés à Auschwitz. Bouleversantes, les photos de cette souricière ainsi que de ses protagonistes : les officiels allemands, les policiers français, et les familles qui font leurs adieux. Troublantes aussi, quand on découvre qu’elles ont été prises par Harry Croner, photographe au service de la propagande nazie. Un témoignage précieux alors que les photographies de la « solution finale » en France sont quasi inexistantes. De la rafle du Vél d’Hiv, qui a emporté 13 000 personnes, il ne subsiste à ce jour qu’une seule image. »

Le Mémorial de la Shoah

Créé en 1943, rénové en 2005, le Mémorial de la Shoah est l’institution de référence en Europe sur l’histoire de la Shoah. Il comprend une exposition permanente consacrée à l’histoire de la persécution et du sauvetage des Juifs de France durant la Seconde Guerre mondiale et à l’enseignement de la Shoah ; des espaces dédiés aux expositions temporaires, le monument numérique, le mur des Justes, le mur des noms. À la fois centre d’archives, musée et lieu de mémoire, le Mémorial de la Shoah a pour mission de transmettre et enseigner l’histoire de la Shoah et plus généralement des génocides du XXe siècle. 
Dans un contexte de montée du racisme et de l’antisémitisme, le Mémorial tient l’éducation comme puissant levier de la défense des valeurs démocratiques et engage des actions de sensibilisation pour lutter contre la haine, les préjugés et l’intolérance. 
Aujourd’hui, le Mémorial de la Shoah comprend plusieurs sites : • Le Mémorial de la Shoah à Paris • Le Mémorial de la Shoah de Drancy • Le CERCIL Musée-Mémorial des enfants du Vel d’Hiv à Orléans • Le Lieu de mémoire au Chambon-sur-Lignon • Le Centre culturel Jules-Isaac à Clermont-Ferrand • La gare de Pithiviers • Le musée de Nice (futur musée du Mémorial de la Shoah) »
LE TRAVAIL D’ARCHIVES DU MÉMORIAL 
« Le Mémorial de la Shoah mène une campagne nationale de recueil d’archives en interpellant le grand public sur la nécessité de sauvegarder tous types de documents privés de 1880 à 1948 pour l’aider dans sa mission de transmission et de sensibilisation à la prévention des crimes contre l’humanité. Pour les parisiens qui peuvent se déplacer au Mémorial de la Shoah, la collecte a lieu tous les mardis après-midi, de 14h30 à 17h30, sans rendez-vous préalable. Ces archives peuvent ensuite être consultées au centre de documentation du Mémorial de la Shoah à Paris : plus grand centre de recherche en Europe, de documentation et de sensibilisation sur l’histoire du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Mémorial de la Shoah préserve et transmet les archives de la Shoah depuis 70 ans. Il compte aujourd’hui plus de 40 millions de documents et d’articles, 450 000 photos – dont 22 000 photos des déportés juifs de France- et 80 000 ouvrages et périodiques. »


« 1941, les secrets de la rafle du billet vert »
France 5 diffusa le 14 mai 2023 à 22 h 55, dans le cadre de « La case du siècle », « 1941, les secrets de la rafle du billet vert », documentaire de Virginie Linhart. 

Une double enquête sur les faits et sur le photographe ayant photographié les Juifs arrêtés.

« Le 14 mai 1941, 3747 juifs étrangers sont arrêtés par la police parisienne. La rafle dite du billet vert doit son nom à la couleur de la convocation. Pour la première fois en France, on appréhende des juifs en vue de les déporter. » 

"Une rafle voulue par l'occupant allemand, mais mise en œuvre par la police française." 

"En 2021, une série d'une centaine de clichés inédits de la rafle des hommes Juifs d'origine étrangère de mai 1941 était révélée par le Mémorial de la Shoah. Ces cinq pellicules documentent cette matinée du 14 mai 1941, au cours de laquelle 3 747 hommes juifs d’origine étrangère ont été arrêtés et emmenés le jour même dans les camps d’internement de Pithiviers et de Beaune- la-Rolande. Détenus pendant plus d’un an, ils seront déportés pour Auschwitz en juin 1942".

« Plus de quatre-vingts ans après les faits, un reportage photo sans équivalent vient d’être miraculeusement retrouvé. »

Ce film "revient sur les conditions dans lesquelles ces photos ont été prises et ce qu'elles révèlent de cette opération, la première grande rafle menée en France. Il s'attarde sur la tragédie endurée par ces hommes et leurs familles et nous emmène jusqu’à Berlin pour retrouver la trace du mystérieux photographe qui a documenté le drame avec un regard si particulier."

« Comment ces photos sont-elles parvenues jusqu’à nous ? Pourquoi ont-elles été prises ? Qui a pu photographier la rafle avec une telle liberté d’action ? »

« Se pencher sur cette trouvaille inouïe, c’est raconter une rafle oubliée en filmant un corpus inédit qui redonne un visage aux premières victimes de l’extermination en France ». 

« C’est aussi reconstituer l’incroyable trajectoire d’un homme, passé du camp des bourreaux à celui des victimes, devenu après la guerre le photographe de la vie culturelle berlinoise pendant un demi siècle, sans jamais avoir dit un mot de ce qu’il avait photographié ce fatal 14 mai 1941. »

Conférence 
Le 24 mai 2016 de 16 h à 17 h 30, l'Hôtel de Ville de Paris proposa la conférence 75e anniversaire de la rafle du Billet vert. La préfecture de Police de Paris et la rafle du 14 mai 1941, avec Laurent Joly et Catherine Thion : "Laurent Joly, historien, directeur de recherche au Cnrs, examine l’arrière-plan administratif et politique de la rafle parisienne du 14 mai 1941 : le choix du mode opératoire, l’exploitation des fichiers du "service juif" de la préfecture de Police et la mise en œuvre concrète de l’opération. Les hommes arrêtés le 14 mai 1941, dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, du premier jour aux déportations par Catherine Thion, historienne, chargée de recherches au Cercil, s’intéresse aux premiers jours de l’internement de ces hommes et à leur vie au camp pendant plus d’un an, jusqu’à leur déportation". 


La rafle du billet vert. 14 mai 1941. Les photos retrouvées. Textes de Lior Lalieu et Jean-Marc Dreyfus. Éditions Calmann Lévy - Mémorial de la Shoah, 2026. 176 pages. 22 € 

Du 10 mai 2026 au 31 décembre 2026
17, rue Geoffroy-l’Asnier. Paris 4e 
Tél. : 01 42 77 44 72 
Ouverture de 10h à 18h Tous les jours, sauf le samedi 
Nocturne jusqu’à 22h le jeudi 
Entrée gratuite 
Visuels :
Photo de couverture : séparation d’un couple par des policiers français pendant de la rafle du « billet vert », 14 mai 1941 © Mémorial de la Shoah. 
Conception graphique de l’affiche : Hélène Degout. 

IN SITU copyright Photo Yonathan Kellerman

Rafle billet vert_Gymnase Japy, Paris-14 mai 1941_habitants du quartier assistent au sort réservé à leurs voisins (c) Mémorial de la Shoah

Rafle billet vert_Intérieur du Gymnase Japy, Paris-14 mai 1941-Juif arrêtés parqués dans les gradins (c) Mémorial de la Shoah

Harry Croner @Musée de la ville de Berlin

Rafle billet vert_Gymnase Japy, Paris-14 mai 1941_hommes arrêtés quittent le gymnase en bus pour la gare d Austerlitz (c) Mémorial de la Shoah

Rafle billet vert_Gymnase Japy, Paris-14 mai 1941_familles séparées des hommes convoqués pour 'examen de controle' (c) Mémorial de la Shoah (2)


France, 2022, 61 minutes
Produit par Muriel Meynard - Agat Films & Cie, en coproduction avec Le Mémorial de la Shoah 
Avec la participation de France Télévisions, Histoire TV, du CNC et du ministère des Armées – Secrétariat général pour l’administration – Direction de la mémoire, de la culture et des archives 
Avec le soutien de La Fondation pour la Mémoire de la Shoah, de la Procirep - Société des producteurs et de l'Angoa, la région Ile-de-France
Ecrit par Virginie Linhart en collaboration avec Laurent Joly
Conseiller historique : Laurent Joly
Narration : Caroline Ferrus
Montage : Laure-Alice Hervé
Musique originale : Jérôme Lemonnier
Sur France 5 le 14 mai 2023 à 22 h 55
Visuels :
© Agat Films
© Harry Croner - Mémorial de la Shoah, Paris

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Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 14 mai 2023.