Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mercredi 15 avril 2026

Will Eisner (1917-2005)

Fils d’immigrants juifs, pionnier des bandes dessinées ou comics, Will Eisner (1917-2005) a créé la série The Spirit (1940-1952). En 1978, il a rendu populaire le vocable « roman graphique » en publiant son livre A Contract with God
La Contemporaine « a le plaisir d’accueillir l’exposition « Les guerres d’Eisner : un créateur de BD face à la guerre et l’antisémitisme », présentée du 16 avril au 3 juillet 2026. » Le 16 avril 2026 de 19h30 à 21h30, dans l'Auditorium de la Bibliothèque de l'Alliance Israélite Universelle (AIU); dans le cadre de La Semaine Will Eisner, aura lieu la conférence Bande dessinée, lieu de mémoire, suivie de dédicaces, sur le créateur de bande dessinée, par les commissaires de l’exposition, Benjamin Herzberg et Didier Pasamonik qui l'animera, Jérémie Drès, dessinateur et scénariste, Emmanuel Guilbert, dessinateur et scénariste, Grand Prix de la ville d'Angoulême, membre de l'Académie des Beaux-arts. Inscription sur ce lien. Entrée libre.


"Le dialogue soutient l'image - tous deux sont au service de l'histoire", a résumé Will Eisner dans Le récit graphique : Narration et bande dessinée.

"Will Eisner. Génie de la bande dessinée américaine"

« Né le 16 mars 1917, fils d’immigrants juifs autrichiens et roumains, William Erwin - Will Eisner - mène une enfance pauvre dans le quartier de Brooklyn à New York ». 

"Lors d’un mémorable débat à l’école Georges Leven à Paris, le 22 janvier 2002, un débat animé par Benjamin Herzberg pour l’Alliance Israélite universelle, Eisner déclara : « Nous les Juifs, nous sommes le peuple de l’Histoire. Raconter des histoires, c’est le moyen que s’est choisi le peuple juif pour résoudre ses problèmes, pour faire face aux situations les plus extrêmes. » Joann Sfar, présent avec lui face au public, lui rappela les préventions habituelles de la tradition juive face à l’image. Il objecta que l’écriture, après tout, venait du pictogramme, une image, et que la lettre de la Bible était également un dessin. Dès lors, conclut-il, ces préventions sont sans fondement. C’est pourquoi il n’hésita pas à publier en 1984 une version yiddish du Contrat avec Dieu, en lettres hébraïques comme en lettres romanes." 

Will Eisner « admire les planches de Milton Caniff, d’Alex Raymond et George Herriman qu’il découvre dans les journaux qu’il vend dans les rues de Wall Street. Il aime aussi la littérature de Maupassant et d’Ambrose Bierce, les dessins et peintures de Daumier et Vélasquez ».

« Encouragé par son père, peintre contrarié qui se consacre à des travaux peu créatifs, Will se lance dans l’illustration et la bande dessinée, publiant son premier dessin à l’âge de 16 ans ». 

« Avec un associé, Jerry Iger, il ouvre un studio proposant aux éditeurs de comic books des séries « clés en main » et employant des auteurs promus eux aussi à un brillant avenir dans les comics, comme Bob Kane, Bob Powell ou Jack Kirby ».

« A l’âge de 23 ans, il crée une série policière originale : The Spirit, qui paraît de manière hebdomadaire dans les journaux. Elle rencontre un grand succès et sa parution, de 1941 à 1944, devient quotidienne, ce qui oblige Will Eisner à engager des assistants, lesquels assureront la continuité de la série en son absence ». 

« En effet, Will Eisner est mobilisé en mai 1942 par l’US armée. Il met son talent graphique au service de publications militaires ».

En 1945, Will Eisner « revient à la vie civile et se consacre à nouveau au Spirit ». 

« En 1948, il créée une maison d’édition dont les deux premiers titres - autour d’un détective nommé John Law - font un flop, ce qui met un terme rapide à l’aventure éditoriale ». 

Il « abandonne le Spirit en 1952, et fonde l’American Visuals Corporation, société de communication visuelle travaillant pour l’armée et d’autres clients, comme la maison de disque RCA ou encore une équipe de football américain ».

Dans les années 1960, Will Eisner « a conscience que la bande dessinée a changé, avec notamment l’apparition de l’underground. Il s’oriente alors vers ce qu’il n’était encore pas courant d’appeler le « roman graphique » - terme dont il popularisera l’emploi -, et inaugure en 1978 avec A Contract with God la publication d’une vingtaine de récits en noir et blanc au format roman. Il y met en scène des gens ordinaires confrontés à des drames urbains, histoires souvent tissées d’éléments autobiographiques ». 

En février 2002, Will Eisner déclarait au Nouvel Observateur : « Je suis un écrivain qui dessine et un observateur de la condition humaine ». Dans les romans graphiques de Will Eisner, l’ambition littéraire est manifeste. La réception publique et critique sera enthousiaste ».

Dans l’émission 1 livre, 1 jour du 12 juin 2002, Olivier Barrot présentait depuis l’Arizona, La valse des alliances, roman graphique à tendance autobiographique. (Delcourt).

Will Eisner est lauréat de nombreuses récompenses, dont à plusieurs reprises celle des Eisner Awards (prix décernés aux Etats-Unis depuis 1988 aux meilleures bandes dessinées). En 1975, il est Grand Prix de la Ville d’Angoulême.

« Tout en créant ses romans graphiques, Will Eisner enseigne à la School of Visual Arts de New York, expérience qui donnera lieu à trois ouvrages pédagogiques sur l’art de réaliser des bandes dessinées. Ces ouvrages font encore aujourd’hui référence. Will Eisner a non seulement influencé toute une génération d’auteurs mais aussi formé, à une époque où la démarche était loin d’être courante, des étudiants à la narration séquentielle ».

Will Eisner « adapte aussi des classiques littéraires, comme Moby Dick de Melville ainsi qu’un récit inspiré de Dickens, Fagin le juif. Particulièrement sensible à la question de l’antisémitisme, Will Eisner publie sa dernière œuvre en 2005 avec The Plot : The Secret Story of the Protocols of the Elders of Zion, où il raconte l’histoire des Protocoles des Sages de Sion, célèbre faux manuscrit qui se présente comme un plan de conquête des sociétés occidentales par les juifs et les francs-maçons ».

Il décède en 2005 à l’âge de 88 ans.

« Foisonnante tant du point de vue scénaristique que visuelle, l’œuvre d’Eisner rayonne encore et toujours. Signe qu’il était et reste un précurseur, un inventeur. Son graphisme réaliste, certains diront classique, cache une originalité tous azimuts au service d’un vrai regard sur le monde... »

« On ne saurait parler de Will Eisner sans évoquer l’utilisation si particulière qu’il fait de l’ombre et de la lumière. Chez lui, elles sont immédiatement actrices, créant un climat caractéristique. La mélancolie, une certaine inquiétude soufflent dans ses images. Son univers, sombre et ironique à la fois, trouve sa forme graphique et quasi symbolique dans l’ombre portée... »

Les « ambiances sombres d’Eisner plongent notre imaginaire dans l’encre du polar la plus pure, mais elles sont aussi habitées par l’humour et le décalage. Des ombres ou des rais de lumière réels côtoient et chevauchent d’autres, dessinés ou peints, car Eisner aimait se jouer des codes et de leurs illusions ».

"L’Esprit de Will Eisner"
Lors de la 10e édition de la Biennale du 9e art, le musée Thomas Henry à Cherbourg présente l'exposition "L’Esprit de Will Eisner".

« Initié avec Winsor McCay, poursuivi avec Jack Kirby, le cycle américain de la Biennale du 9e art se termine à Cherbourg-en-Cotentin avec un hommage à Will Eisner (1917-2005), père du Spirit et figure de proue du roman graphique. Du 28 mai au 29 août 2021, le musée Thomas Henry explore L’Esprit de Will Eisner à travers une centaine d’œuvres originales qui retracent les 70 ans de carrière de l’auteur, son attachement à sa ville natale, New York, et son influence sur les auteurs contemporains (Miller, Crumb, Kurtzmann…) »

« Pour ce 3e volet du cycle américain que nous avons initié en 2017, nous parcourons l’univers de Will Eisner, dévoile Louise Hallet, conservatrice du musée Thomas Henry, un des premiers musées de Beaux-Arts à avoir fait entrer la bande dessinée dans ses salles. Après les comic strips de Winsor McCay, les super-héros de comic books de Jack Kirby, il était évident de poursuivre avec The Spirit et le roman graphique de Will Eisner. Son oeuvre prolifique qui s’étend sur 70 ans conserve une grande influence sur les auteurs contemporains. »

"Le musée poursuit également sa collaboration avec Bernard Mahé, proche de Will Eisner, et sa Galerie du 9e art Références qui permet de présenter au public une centaine d’originaux inédits."

L’Esprit de Will Eisner "s’articule autour des temps forts de son œuvre, en faisant la part belle à New York. « Durant un quart de siècle, Will Eisner va produire une multitude de récits centrés sur la vie quotidienne des quartiers populaires new-yorkais. De ses romans graphiques émane une poésie urbaine sombre et décalée, déjà palpable dans ses récits d’aventure policière du début des années 1940. Le Central City du Spirit est totalement inspiré de l’urbanisme de New York, de même que les décors de ses romans graphiques. L’ensemble de son œuvre peut d’ailleurs être considéré comme un hymne à sa ville natale. »

« Un New York qui fait écho au passé transatlantique de Cherbourg ! »

« Will Eisner, né William Erwin Eisner en 1917, a grandi dans le quartier populaire de Brooklyn. Comme beaucoup de jeunes garçons de son milieu, il vend des journaux, après l’école, pour participer aux revenus de la famille. Il y découvre les comic strips de Milton Caniff (Terry & les Pirates), Alex Raymond (Flash Gordon), George Herriman (Krazy Kat) et Elzie C. Segar (Popeye), qui viennent compléter son éducation littéraire et artistique. Encouragé par son père, Eisner commence sa carrière d’auteur par différents contrats allant de la publicité à l’illustration, avant de fonder en 1936, avec Jerry Iger, Eisner & Iger, une société produisant des séries de bande dessinée pour différents journaux et magazines. Il n’a alors que 19 ans. »

« En dépit du succès de l’entreprise, Eisner quitte son partenaire en 1939 pour le Register and Tribune Syndicate, une des nombreuses agences visant à créer du contenu, souvent graphique, pour les maisons de presse quotidienne. Ses nouveaux associés le chargent d’imaginer une série mettant en scène un super-héros, destinée à être publiée dans les suppléments dominicaux de grands journaux, afin de concurrencer le marché des comics alors en plein boom. Eisner propose alors une série centrée sur un détective privé, qui, laissé pour mort, réapparaît sous le pseudonyme du Spirit. »

LE SPIRIT, DE SA CRÉATION…
« Will Eisner a laissé une empreinte indélébile dans la pop culture en créant The Spirit, les aventures en 7 pages de Denny Colt publiées toutes les semaines de 1940 à 1952, toutes ponctuées par une chute surprenante ou humoristique. »
« Loin du standard propulsé par Superman, le Spirit est davantage un héritier du polar : il n’a aucun pouvoir et n’a pas pour vocation de sauver la planète. Eisner s’intéresse davantage au thriller, genre très en vogue dans les années 1930 dans la culture populaire, véhiculée par les pulps et le cinéma, puis dans les journaux, à l’instar de Dick Tracy par Chester Gould, ou encore d’Agent Secret X-9 et de Rip Kirby par Alex Raymond. »
« La série culte du Spirit marquera plusieurs générations d’auteurs, de l’underground des années 1970 (Robert Crumb, Harvey Kurtzman, Wallace Wood) jusqu’à l’âge sombre des comics dans les années 1980 (Frank Miller, Alan Moore, Dave Gibbons, Neil Gaiman). La maturité artistique d’une série comme le Spirit réside dans l’art du découpage, le sens du cadrage et le travail de la lumière, mais également dans l’éclectisme des genres et des sujets abordés. »
« Afin de donner un véritable un aperçu des aventures du détective masqué, la première partie de l’exposition présente 3 récits complets du Spirit parus entre 1946 et 1952. « Eisner s’est inspiré de New York pour créer son double fictif. Les péripéties citadines du Spirit ont pour toile de fond les quartiers populaires et les bas-fonds du Bronx », souligne Louise Hallet, conservatrice du musée Thomas Henry. Si les planches sont évidemment en version originale, un résumé en français donne au visiteur une parfaite compréhension de l’intrigue, un principe fondamental du travail d’Eisner pour lequel « story is everything ».

… À SA REDÉCOUVERTE
« Oublié durant quelques années, le Spirit doit son retour en grâce à l’édition indépendante des années 1970. »
« La 2e salle du parcours rend hommage aux acteurs de l’underground, et principalement à Denis Kitchen des éditions Kitchen Sink, compagnon de route de Will Eisner durant 35 fertiles années de collaboration. »
« Dans cet espace nous montrons comment, au fil des rééditions, The Spirit a pu accéder au statut d’icône de la pop culture mondiale. » »

EISNER/ MILLER : LES VIRTUOSES DU NOIR ET BLANC 
« La 3e partie de l’exposition fait dialoguer l’œuvre de Will Eisner avec celle de Frank Miller, autre icône de la bande dessinée mondiale, autour de l’esthétique du noir et blanc. Des planches remarquables du Spirit font face à celles de Batman : The Dark Knight Returns et de Sin City, réactualisations emblématiques du polar hard-boiled (roman noir). »

L’INVENTION DU ROMAN GRAPHIQUE 
« Après plusieurs années consacrées exclusivement à son agence d’illustration, Will Eisner revient à la bande dessinée en 1978 en inventant une nouvelle forme de narration : le graphic novel ou roman graphique. À travers des œuvres majeures telles que A Contract With God, A Life Force ou Dropsie Avenue, la dernière partie de l’exposition met en lumière le goût prononcé de Will Eisner pour les décors de la banlieue new-yorkaise, l’architecture des brownstones buildings, les ponts et le métro aérien, les habitants. Dans cette seconde carrière d’auteur de bande dessinée, Will Eisner produit des récits plus personnels, évoquant la survie des immigrants européens dans les premières décennies du XXe siècle. »

« Les guerres d’Eisner : un créateur de BD face à la guerre et l’antisémitisme »
La Contemporaine « a le plaisir d’accueillir l’exposition « Les guerres d’Eisner : un créateur de BD face à la guerre et l’antisémitisme », présentée du 16 avril au 3 juillet 2026. » 
Dans ce cadre, elle organise à la Bibliothèque de l'AIU une conférence sur le créateur de bande dessinée, par les commissaires de l’exposition, Benjamin Herzberg et Didier Pasamonik.

« Will Eisner (1917–2005) est l’une des figures fondatrices de la bande dessinée moderne et l’un des grands pionniers du comics américain. Auteur, dessinateur, éditeur et théoricien, il a transformé le médium au XXe siècle par ses innovations narratives et son ambition artistique. Créateur du Spirit, initiateur du roman graphique avec Un pacte avec Dieu, il a contribué à faire reconnaître la bande dessinée comme une forme d’expression adulte, capable d’aborder l’histoire, la mémoire, la politique et l’intime. Son influence est mondiale, durable et toujours vivante dans la bande dessinée contemporaine ; les prix les plus prestigieux du secteur, souvent considérés comme les « Oscars » de la bande dessinée, portent son nom : les Eisner Awards. »

« L’exposition bilingue (français, anglais) aborde un pan essentiel mais souvent méconnu de son parcours : le rapport constant entre son oeuvre et la guerre. Guerre vécue, observée ou transmise, guerre comme réalité matérielle, comme enjeu pédagogique, ainsi que comme combat moral. De la deuxième guerre mondiale à la lutte contre l’antisémitisme, deux sujets faisant partie des thématiques de la Contemporaine, le parcours montre comment Eisner a mobilisé le dessin et la narration à des fins didactiques pour l’armée américaine, puis comment il a utilisé le roman graphique pour analyser, dénoncer et déconstruire ce qui fait le ferment des guerres : l’ignorance, le préjugé, la discrimination. »

« Le visiteur progresse dans un ensemble d’une centaine de reproductions de dessins, de planches de bandes dessinées, d’affiches, de magazines militaires (Army Motors, PS Magazine) et découvre des personnages comme le soldat gaffeur Joe Dope ou la séduisante mécanicienne Connie Rodd avant que soit abordée la dernière partie de la carrière de l’auteur : ses romans et manifestes graphiques (comme Au coeur de la tempête, Fagin le juif ou Le complot), pionniers dans l’évocation de la mémoire et de la lutte contre l’antisémitisme. »

« Conçue pour être itinérante, l’exposition voyagera, après sa présentation à la Contemporaine, dans trois universités membres de l’Alliance EDUC, à Rennes, Potsdam (Allemagne) et Jaume (Espagne), et dans d’autres institutions culturelles. »

« Inscrite dans le cadre de la Semaine Will Eisner en France, l’exposition bénéficie du soutien de l’Alliance EDUC, de la Mission Libération, de l’Université Paris Nanterre, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et du Souvenir Français. » 

Commissariat :
Benjamin Herzberg. « Ancien assistant de Will Eisner sur Fagin le juif et Le complot, spécialiste de son oeuvre. Commissaire d’exposition, éditeur et fondateur de GASP! Éditions, il est à l’initiative de la Semaine Will Eisner en France et oeuvre aux côtés de Will Eisner Studios, Inc. à la transmission et à la valorisation de l’héritage de Will Eisner à travers expositions, publications et conférences en France et à l’international. »
Didier Pasamonik. « Journaliste, critique et commissaire d’exposition, spécialiste reconnu de la bande dessinée. Directeur de la rédaction du site ActuaBD.com, il conçoit, écrit et accompagne depuis de nombreuses années expositions, publications et dispositifs culturels consacrés à l’histoire, aux auteurs et aux enjeux contemporains du neuvième art, en France et à l’international. »

« Cette exposition a reçu le soutien de :
Alliance EDUC 
Mission Libération
Souvenir Français » 

« Dans le cadre du projet UNISSON, elle a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-EXES-0014. » 

« Elle est présentée avec l’autorisation des Will Eisner Studios, Inc. et de la succession de Will Eisner, gérée par Carl et Nancy Gropper. Cette autorisation porte sur la reproduction et la présentation d’oeuvres de Will Eisner à des fins éducatives et culturelles, dans le respect de leur autorité morale et artistique, avec remerciements. Site à visiter : www.willeisner.com. »
L’exposition est conçue en partenariat avec GASP! Éditions – www.gaspeditions.com.
Partenariat média : ActuaBD – www.actuabd.com.

Le 16 avril 2026 de 19h30 à 21h30, dans l'Auditorium de la Bibliothèque de l'Alliance Israélite Universelle (AIU), dans le cadre de La Semaine Will Eisner, aura lieu la conférence Bande dessinée, lieu de mémoire sur le créateur de bande dessinée, par les commissaires de l’exposition, Benjamin Herzberg et Didier Pasamonik qui l'animera, Jérémie Drès, dessinateur et scénariste, Emmanuel Guilbert, dessinateur et scénariste, Grand Prix de la ville d'Angoulême, membre de l'Académie des Beaux-arts.

Une "rencontre exceptionnelle autour du roman graphique et de sa puissance narrative. De Maus à Persepolis, la bande dessinée s’est imposée comme un véritable lieu de mémoire, capable de raconter l’Histoire, de transmettre des héritages et de faire entendre des voix singulières. Le temps d’une soirée, des auteurs majeurs du 9e Art se réunissent pour explorer cette question passionnante : comment la bande dessinée raconte-t-elle la mémoire ? Une rencontre rare, à ne pas manquer. Retrouvez l'article complet ActuaBD sur la semaine Will Eisner"

"Entre Will Eisner, la bande dessinée et la Bibliothèque de l’Alliance, c’est une longue histoire d’amour. Le 22 janvier 2002, l’Alliance recevait Will Eisner pour une grande soirée de présentation de son œuvre, qui inaugurait le cycle “BD et judaïsme, une nouvelle alliance”. Aujourd’hui, l’auteur américain, pionnier du roman graphique, est à nouveau à l’honneur dans le cadre de la Semaine Will Eisner."

"Autour d’une grande exposition à La Contemporaine consacrée au thème “Les guerres d’Eisner”, trois soirées mettront en valeur le travail graphique et l’approche historique du géant créateur du Spirit. Celle qui se déroulera à l’Alliance proposera comme thème “Bande dessinée, lieu de mémoire”, référence au livre de Pierre Nora."

"Quand la bibliothèque commençait à s’intéresser à la BD il y a plus de vingt ans, la perspective était d’inscrire cet art graphique dans le champ des contenus culturels valorisés. Aujourd’hui ce combat est plus que gagné. Les BD, sous toutes leurs formes, albums, littérature jeunesse, romans graphiques, sont un des points forts de la librairie en France. Et le contenu juif de ces livres n’a pas cessé d’évoluer lui aussi. Les grandes expositions au Mahj (De Superman au chat du rabbin, Les mondes de Gotlib, René Goscinnny au-delà du rire), au Memorial de la Shoah (Shoah et Bande dessinée, Spirou dans la tourmente de la Shoah) ont popularisé le thème. On ne parvient plus à suivre les parutions de romans graphiques qui intègrent des personnages (biographies dessinées de Robert Badinter, Simone Veil, Ginette Kolinka, ...) ou des thèmes juifs (du Golem au Dibbouk). La bibliothèque de l’AIU a poursuivi l’acquisition de bandes dessinées à thème juif, réunissant plus de 260 titres."

"La soirée du 16 avril permettra à Benjamin Herzberg, collaborateur de Will Eisner jusqu’à ses derniers jours, de nous présenter l’œuvre multiforme de ce génie, en insistant sur son rapport à l’histoire et à la mémoire, tant personnelle que collective, qui a inspiré les derniers livres d’Eisner. De son enfance dans le Bronx à ses souvenirs militaires, Eisner a déroulé le fil de sa vie dans ses romans graphiques. Pour l’ultime période de son travail, Will Eisner a joué un rôle didactique, s’attaquant directement au thème de la conspiration antisémite avec Le Complot (Grasset), une illustration pédagogique des funestes Protocoles des Sages de Sion".

« Dans la continuité des « Guerres d’Eisner », la Contemporaine organisera entre 2026 et 2029 un cycle d’expositions autour de la bande dessinée :
- à partir de mi-novembre 2026, une exposition autour du fonds photographique de Didier Lefèvre mis en BD dans Le photographe d’Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier (Dupuis) ;
- à partir de la mi-novembre 2027, une exposition sur la BD LGBT en coproduction avec la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême ;
- à partir de la mi-novembre 2029, une exposition autour de la figure de Monique Hervo, militante des droits de l’homme à qui Laurent Maffre a consacré la bande dessinée Demain demain (Actes Sud BD). »


Le 16 avril 2026 de 19h30 à 21h30, conférence suivie d’une séance de dédicaces
6 bis rue Michel-Ange. 75016 Paris. 
Inscription : 01 02 03 04 05 06 ou en ligne SUR CE LIEN


Du 16 avril au 3 juillet 2026
Université Paris Nanterre
184, cours Nicole Dreyfus. 92 000 NANTERRE
Salle de lecture
Lundi à vendredi : 10h00-19h00
Samedi : 13h00-19h00
Salle d’exposition
Mardi au samedi : 13h00-19h00
Entrée libre.
Visuels :
Will Eisner en uniforme, 1943. Portrait photographique de Will Eisner portant l’uniforme de l’armée américaine. Provenance : archives Will Eisner, Billy Ireland Cartoon Library & Museum, Ohio State University, États-Unis.

Double-page Joe Dope, PS Magazine, 1955.

Couverture Mon dernier jour au Vietnam : mémoires, 2000 © Will Eisner Studios, Inc. Traduction française © 2005 Éditions Delcourt

Double-page Joe Dope, PS Magazine, 1955

Extraits du manuel d’instruction du fusil M16A1, avec le sergent Half-Mast et la mécanicienne Connie Rodd, PS Magazine, 1969

« Parce que vous misez votre vie dessus ! » , dans PS Magazine, n° 180, 1967. 

Du 28 mai au 29 août 2021
Au musée Thomas Henry
Le Quasar
Esplanade de la Laïcité
50100 Cherbourg-en-Cotentin
Tél. : 02 33 23 39 30
Du mardi au vendredi de 10h à 12h30 et de 14h à 18h
Les samedis et dimanches de 13h à 18h
Fermé les lundis et jours fériés

Du 26 janvier au 15 octobre 2017
Au musée de la Bande dessinée et de l’image 
Cité internationale de la bande dessinée
121, rue de Bordeaux. BP 72308. F-16023 Angoulême Cedex
Téléphone : +33 5 45 38 65 65
Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h, samedi, dimanche et jours fériés de 14 h à 18 h


Articles sur ce blog concernant :
Articles in English 
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 11 octobre 2017

mardi 14 avril 2026

« Le Maghreb sous la croix gammée » de Bill Cran et Karin Davison


La chaîne franco-allemande Arte a diffusé Le Maghreb sous la croix gammée (In search of… the Arabian SchindlerGesucht wird der arabische Schindler), documentaire de Bill Cran et Karin Davison. Menée par Robert Satloff, cette « enquête historique » du Proche-Orient en France et aux Etats-Unis « rend justice aux "Justes" oubliés du monde arabe ». Ce film intéressant montre aussi les persécutions antisémites visant les Juifs d’Afrique du Nord, en particulier le travail forcé dans des camps et la déportation en Europe. Des faits que beaucoup ignorent. Comme le livre de Robert Satloff dont il s’inspire, ce documentaire souffre cependant de graves lacunes historiques. Article republié en ce jour de Yom HaShoah.

A large excerpt of my article was translated in English by Point of no return

Le 11 septembre 2001, Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) un think tank (institut de recherche) américain expert en politique étrangère et sur le Moyen-Orient, et Juif américain, avait rendez-vous au Rockfeller Center.

D’une des fenêtres de cet immeuble, il a vu les attentats islamistes contre les Twin Towers, la fumée, les cendres. « Très vite, les images d’Auschwitz se sont superposées » dans son esprit, « la fumée, les cendres ».

Robert Satloff s’interroge sur la glorification, le déni et la « relativisation » de la Shoah dans les mondes musulman et arabe. « Pour combattre l’ignorance, il amorce un dialogue avec des Arabes pour les sensibiliser à l'Holocauste. Comment s’y prendre ? Le problème est qu’il s’agit d’une histoire éloignée : des fascistes européens ont tué des juifs européens ».

C’est par une question que Robert Satloff répond : « Y a-t-il eu des Justes arabes ? »

A la recherche d’un « Oscar Schindler arabe »
Vingt mille Justes parmi les Nations sont recensés par Mémorial Yad Vashem à Jérusalem, dont environ 60 sont musulmans (des Bosniaques et Albanais, un Turc).

Pourquoi aucun nom arabe ne figure-t-il dans cette liste des Justes ? Cette question taraude Robert Satloff qui, avec équipe de documentaristes, de journalistes et de chercheurs dans 11 pays, part en quête d’« Arabes ayant sauvé des Juifs » en ayant la conviction que s’il existe « un Oscar Schindler Arabe, peut-être les Arabes auraient-ils une autre approche de l’Holocauste ? »

Au terme de cinq ans de recherches, Robert Satloff, qui a vécu dans le royaume chérifien lorsque cinq attentats islamistes ont visé majoritairement des cibles juives à Casablanca, publie en 2007 le livre Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands (Parmi les Justes).

Un ouvrage évoquant les persécutions des juifs d’Afrique du Nord – protectorats français du Maroc et de Tunisie, départements français d’Algérie - lors de la Seconde Guerre mondiale et le comportement des Arabes dans ces pays : de la collaboration avec les Nazis à la protection de juifs persécutés, via l’indifférence. Un livre qui espère amorcer un nouveau dialogue entre juifs et Arabes.

Composé d’interviews passionnantes de témoins et d’historiens, ainsi que de visites sur les lieux mêmes de camps de travail forcé et de caches de juifs - ce qui est inédit -, ce documentaire documenté en est largement inspiré en se focalisant sur ces trois seuls pays ; l’histoire des juifs de Libye fait l’objet d’une allusion (camp de Giado) et celle d’Egypte ignorée.

Plus de 100 camps de concentration
« La plupart des camps de concentration au Maroc ne furent pas construits par les Nazis. Avant l’occupation du Maghreb par les Allemands, le régime de Vichy avait installé plusieurs dizaines au Maroc et en Algérie. Les fascistes italiens construisirent eux aussi des camps, comme le terrible camp de Giado en Libye où plus de Juifs furent tués que partout ailleurs en Afrique du Nord... Plus d’une centaine de camps » ont été édifiés dans les pays arabes. A deux reprises, le film de Michael Curtis Casablanca (1942) fait allusion aux camps de concentration au Maroc.

« Un vrai réseau de camps traverse le Sahara. Les détenus sont essentiellement des Juifs d’Europe centrale réfugiés pour échapper aux nazis et déportés là ». Un film de propagande montre ces travailleurs forcés construire une voie de chemin de fer.

Les « camps du désert ont été parmi les pires de la Seconde Guerre mondiale ». Ils étaient « dirigés de main de fer » et leurs « gardiens étaient indifférents au sort des prisonniers », constate l’historien de la Shoah, Sir Martin Gilbert.

Le commandant du camp accueillait ainsi les nouveaux internés : « Vous êtes tous venus pour mourir. Mon travail est de faire en sorte que vous mouriez tous ici et je fais bien mon travail ». Les travailleurs forcés mouraient de faim, de torture, de dysenterie, de choléra, de piqures de scorpion et de serpent…

A la différence du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie a été occupée par les Nazis de novembre 1942 à mai 1943. Là, le SS colonel Walter Rauff, « un des inventeurs des camions à gaz en Europe de l’Est », organisa la rafle des juifs priant à la synagogue de Tunis, le 9 décembre 2002. Direction : les camps de travail forcé.

Si certains Arabes sont indifférents devant les persécutions des juifs, deux Tunisiens se souviennent d’Arabes disant « Jüden, vous allez être égorgés » ou « Tape avec la pelle, Shalom ! Shalom signifie juif ». D’autres Tunisiens s’engagent dans l’armée allemande ou sont recrutés pour garder les camps d’internement de juifs.

De rares Justes parmi les nations arabes
Le documentaire se focalise sur trois musulmans ayant sauvé des juifs.  En 1943, plusieurs dizaines de juifs parviennent à s’échapper d’un de ces camps et sont cachés par un fonctionnaire retraité, Si Ali Sakkat. Joseph Nacache échappe à une rafle grâce à Hamza Abdul Jalil, propriétaire d’un hammam, qui le prévient. Avec simplicité, le fils de ce sauveur explique le geste de son père : « Juif, ou chrétien ou musulman, c’est un humain ». Les familles Boukris et Uzan sont cachées à Mahdia (Tunisie) dans une propriété de l’architecte Khaled Abdul Wahab.

En Algérie, « des décrets musulmans interdisent aux musulmans d’administrer les propriétés confisquées aux juifs ». Ils seront respectés.

Pourquoi cette histoire d’Ali Sakat est-elle tombée dans l’oubli ? Pour des raisons politiques : il est « dangereux d’avoir aidé des juifs dans de nombreux pays arabes ». La famille Sakat serait-elle favorable à la pose d’une plaque rendant hommage à l’acte salvateur ? Un peu gêné, le petit-fils prévoit que certains seront pour, d’autres contre : « Beaucoup de Tunisiens ont de la sympathie pour le peuple palestinien quand ils le voient souffrir ». Etc. Etc. Et l'antisémitisme islamique prohibe des actions si favorables aux yahud.

Une histoire tragique méconnue
On peut regretter et s’étonner que le travail remarquable accompli par Robert Satloff – enregistrements vidéo des souvenirs des témoins – n’ait pas été réalisé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS).

Rendre hommage aux Justes musulmans est justifié. Rechercher un « Oscar Schindler » Arabe ? C’est étrange : cet industriel allemand était ambigu ; il n’est pas Aristides de Sousa Mendes, consul général du Portugal à Bordeaux qui, désobéissant à sa hiérarchie, a donné des visas d'entrée au Portugal à 30 000 réfugiés, dont 10 000 juifs. Et c’est ignorer la distinction entre Arabe et Amazigh (Berbère). Ou Arabes et musulmans.

Des questions demeurent : quels étaient les liens entre Khaled Abdul Wahab et les officiers nazis ? Des relations d’affaires ? Khaled Abdul Wahab devait-il maintenir ses contacts avec les officiers allemands pour mener à bien sa protection des deux familles juives dont les adultes semble-t-il travaillaient dans sa propriété ?

On voit une photo inédite où Français et Algériens font le salut nazi. Mais les liens entre nationalistes arabes et nazis ainsi que la fascination de masses arabes pour le Führer Hitler sont souvent minorés ou occultés. Il aurait aussi été utile de rappeler l’engagement de 150 000 à 300 000 musulmans dans les rangs des forces de l’Axe, la réception favorable de la propagande nazie dans le monde arabe, etc.

Sur l’application en Afrique du Nord des statuts des juifs du régime de Vichy, ce documentaire demeure souvent trop vague. Ainsi, il allègue : « Malgré les pressions de Vichy, Mohammed V au Maroc réussit à protéger les juifs marocains ». Cependant, la caméra s’attarde sur Le Journal du Maroc évoquant les discriminations visant les Juifs français, étrangers et marocains édictées au Maroc par quatre dahirs (décrets royaux). Pourquoi ne pas citer et montrer ces dahirs marocains et les décrets beylicaux tunisiens antisémites ? Pourquoi ne voit-on pas Robert Satloff consulter les archives des protectorats français à Nantes (France) ? Pour ne pas écorner les mythes de la protection courageuse de souverains musulmans ?

La réalité du pouvoir appartient au Résident général, c’est-à-dire à la France. Quant aux statuts des Juifs de Vichy d’octobre 1940 et de juin 1941, le Sultan du Maroc les appliquera à la lettre. Il ne s’oppose à aucune mesure prévue par ces deux statuts. Il n’y a que dans le volet économique qu’il tente légèrement de protéger la communauté juive du Maroc. Cette intervention n’est pas désintéressée, car elle sert surtout les intérêts économiques du Makhzen (gouvernement du Sultan). Sur l’essentiel, le Sultan Mohammed n’a pas protégé les Juifs puisqu’il a même promulgué les statuts des Juifs en Dahir (décret) chérifien.

Au Maroc, "le Sultan Mohammed entend faire savoir aux autorités de Vichy qu’il reste le maître du pays. S’il y a persécution ou protection, il estime que c’est à lui à en décider. Le message est le suivant : les Juifs sont ses sujets et non pas ceux de Vichy. A travers les Juifs, le Sultan Mohammed réclame sa part d’autonomie vis-à-vis du gouvernement de Vichy. Les Juifs sont des pions parmi d’autres dans le rapport de force entre le Makhzen et Vichy", a déclaré l'historien Georges Bensoussan qui prouve que la prétendue opposition du sultan au port de l'étoile jaune par les Juifs est un mythe.

Et d'ajouter : le sultan du Maroc "ne fait preuve d’aucune détermination à défendre les Juifs : il ne rencontre les dirigeants de la communauté juive qu’une seule fois et en privé, au printemps 1942, pour leur dire qu’à titre personnel, il désapprouve les mesures de Vichy. En revanche, à titre officiel et publiquement, il ne prend aucune mesure en faveur des Juifs. Pire, il traduit les statuts des Juifs en Dahir chérifien ! Le port de l’étoile jaune est une mesure allemande qui n’a jamais été d’application en Zone libre, c’est-à-dire sur l’ensemble du territoire français placé sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Et le Maroc (comme l’Algérie) faisait partie de la Zone libre... Les 150.000 Français vivant au Maroc sont violemment antisémites. L’administration française est littéralement gangrénée par l’antisémitisme. Quotidiennement, elle apporte la preuve de son antisémitisme dans la façon dont elle traite les Juifs. Ainsi, le gouvernement de Vichy n’accorde aux Juifs que 50% des ressources alimentaires qu’il attribue aux musulmans. Dans ce contexte particulier, l’attitude du Sultan du Maroc -qui reçoit notamment les dirigeants de la communauté juive en audience privée pour leur témoigner de sa solidarité - fait le tour de tous les mellahs (quartiers juifs) du Maroc. En comparant son attitude avec celle des autorités françaises, il n’a aucune difficulté à apparaître comme un sauveur magnanime... Le départ des Juifs du Maroc constitue une blessure, car il marque l’échec de l’intégration des Juifs à leur Etat nouvellement indépendant, tout comme il montre à quel point le nationalisme marocain est fermé et fondé sur l’islam. Les Marocains ont donc intérêt à présenter le passé comme une coexistence heureuse perturbée et sapée par le développement du sionisme, la création de l’Etat d’Israël et le départ des Juifs qu’ils considèrent comme une manipulation des sionistes".

De plus, quels sont les droits et les statuts en France de ces travailleurs forcés, Juifs et non Juifs ? Les sites des camps semblent délabrés, en voie d’effacement. Signe du désintérêt ou du refoulement des dirigeants de ces pays pour ce pan de leur histoire ? Souci de cacher « que la Shoah n’est pas qu’une affaire européenne ayant visé les seuls juifs européens ». Alors que les camps en France métropolitaine font l’objet d’attentions, ceux d’Afrique du Nord risquent de disparaître sans volonté des autorités politiques et des responsables Juifs français ou nord-africains. Pourquoi ?

Quant à Joseph Scemla et ses deux fils, Gilbert et Jean, ils ont été guillotinés en Allemagne, après avoir été dénoncés par le Tunisien Hassen ben Hamouda El Ferdjani, qui voulait s’emparer de leurs biens. Ce dernier a certes été condamné à mort à la Libération. Mais sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Et, ce traître cupide a été libéré peu après l’indépendance de la Tunisie, après avoir purgé dix ans de prison. Et non les 14 ans indiqués dans le film.

Si ce documentaire évoque la vie difficile des juifs sous joug musulman, il ne nomme pas la dhimmitude, ce statut inférieur, cruel et déshumanisant des non-musulmans en « terre d’islam » induit par le jihad. Et Robert Satloff ajoute, sans preuve : « Il est sûr qu’au cours des derniers millénaires, si on est juif, il valait mieux naître dans un pays musulman que dans un pays chrétien ». Rappelons que si l’histoire juive remonte à 5770 ans, Mahomet, prophète de l’islam est né en 570 après Jésus-Christ, et l’islam a donc moins de 1 500 ans. Au début du XXe siècle, les pays où la situation des juifs était la plus épouvantable étaient la Russie tsariste et le Maroc.

Les images de cette synagogue vide à Mahdia sur laquelle veille pieusement le dernier juif, de ce vestige d'une communauté juive jadis nombreuse sont bouleversantes. L’« exode oublié » – exil généralement contraint de près d’un million de juifs des pays arabes, d’Iran et de Turquie des années 1940 aux années 1970 – est attribué en partie à la « fondation » de l’Etat d’Israël. Mais d’une part, il s’agit de sa recréation, et surtout cet exode a été causé par le refus de ces pays, et pas seulement des nationalistes arabes, de l’Etat juif sur sa terre biblique, en Eretz Israël.

Curieusement, ce film occulte les similarités entre le processus de discriminations, de marginalisation, d’exclusion des nazis ou du régime de Vichy et celui de cet exil.

Etrangement, Robert Satloff interviewe le Président Shimon Peres et le ministre Sylvain Shalom sans souligner le rôle du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini dans la Shoah ni les menaces de destruction du Yichouv (ensemble des juifs vivant dans la Palestine mandataire, en Eretz Israël).

Robert Satloff espère que nommer des Justes Arabes constitue « un premier jalon pour un nouveau dialogue entre juifs et Arabes ».

Avec toutes ses qualités, ce documentaire prouve que relater une Shoah plus ou moins « arabiquement ou islamiquement correcte », ne pas dire toute l’histoire avec ses pans plus ou moins sombres, opter pour un dialogue judéo-musulman sans « apurer les contentieux » (Shmuel Trigano), tout cela induit, même involontairement, des amalgames anti-israéliens : ainsi, un  spectateur musulman a quitté la réunion où l'on débattait du film en alléguant un parallèle diffamatoire entre la Shoah et « l'Holocauste des Palestiniens ». Des diatribes anti-israéliennes s'étaient déjà produites lors de la conférence de lancement du projet Aladin.

« Certains Arabes ont fait des choix personnels, pour le meilleur et pour le pire. Même à l’époque des nazis, ils ont fait un choix… Jusqu’à présent, la Shoah a toujours été vue du côté des juifs européens. Les souffrances des juifs européens ont occulté celles des communautés d’Afrique du Nord », conclut avec pertinence Robert Satloff.

Il est regrettable qu'aucune photo de ces Arabes au comportement louable ou des témoins Juifs ne figure parmi les visuels libres de droits pour la presse. De plus, ce documentaire a été diffusé à deux seules reprises, à 21 h 25 et à 5 h du matin. Dommage ! Les faits qu'il rappelle demeurent ignorés du grand public en France.

ADDENDUM

A l'Institut Universitaire Elie Wiesel, les 12 mai, 26 mai et 2 juin 2015 à 17 h, Ariel Danan,  docteur en histoire, directeur-adjoint de la Bibliothèque de l’AIU et responsable de la Médiathèque Alliance Baron Edmond de Rothschild. Secrétaire général de la Commission française des Archives juives et vice-président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie et d’Afrique du Nord, enseigna l'Histoire des Juifs d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : "Ce cycle aura pour objectif de découvrir un aspect souvent méconnu de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, qui, pendant longtemps, n’a pas retenu l’attention des historiens. Les Juifs d’Afrique du Nord ne sont en effet pas restés à l’abri de la Shoah : les lois antisémites de Vichy y ont été appliquées (avec une sévérité particulière en Algérie) : recensement des individus et des biens, exclusions professionnelles et scolaires, pillages etc. Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 change la donne : en Tunisie, occupée par les troupes allemandes contraintes de reculer face à l’avance alliée, les Juifs de Tunisie subissent six mois d’horreur : spoliations, travail forcé, assassinats, sévices, ainsi que quelques déportations quelques jours avant la libération du pays. En Algérie et au Maroc (puis six mois après en Tunisie), malgré la reconquête alliée, une nouvelle ère pleine de difficultés et de remises en cause s’ouvre pour les Juifs qui subissent  de graves difficultés économiques, un antisémitisme – quelquefois virulent – bien présent au sein des populations locales et du pouvoir colonial qui n’a pas été épuré. Si la période de la Seconde Guerre mondiale a été infiniment moins dramatique pour les Juifs d’Afrique du Nord que d’Europe, elle porte en son sein les germes du départ des Juifs des trois pays. La première leçon 1 a pour titre "Les Juifs d’Afrique du Nord sous le régime de Vichy ((juillet 1940 – novembre 1942)", la deuxième leçon "Les Juifs de Tunisie face aux Nazis (novembre 1942-mai 1943)" et la troisième leçon "Les Juifs d’Afrique du Nord face à de nouveaux défis (1942-1945)". Ce cours fait partie du nouveau champ thématique "Visages de Sepharad : l’Orient, la Méditerranée, l’Afrique du Nord".

En partenariat avec l’Institut Ben Zvi, Jérusalem, Israël, le numéro 205 d'octobre 2016 de La Revue d’Histoire de la Shoah est consacré aux Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah (1930-1945). Les "communautés juives dispersées du Maroc à l’Irak, de l’Égypte au Yémen, sont bien informées des vicissitudes d’un judaïsme européen qui est alors, de loin, majoritaire. Dès l’avènement des nazis au pouvoir, elles organisent avec plus ou moins de succès le boycott des produits allemands, au risque de se couper des autorités locales comme des mouvements nationalistes arabes. Mais cette solidarité éprouve rapidement ses limites, a fortiori quand la guerre se déclenche en Europe. Pour les communautés juives du monde arabe, le nazisme et la guerre constituent un tournant majeur. En 1945, leur avenir sur leur terre natale semble moins assuré que jamais".

"Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsis au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tziganes". Pourquoi ne pas évoquer aussi celles des Grecs pontiques, des Assyriens, etc. ?

Le 20 juin 2018 à 20 h, la Médiathèque Alliance-Baron Edmond de Rothschild de l'Alliance israélite universelle (AIU) proposa la conférence "Les juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : nouvelles perspectives", avec Haïm Saadoun. "Si l’histoire des juifs d’Afrique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale est longtemps restée méconnue, elle est aujourd’hui devenue un sujet de recherches important en France, en Israël et en Afrique du Nord. Haïm Saadoun, spécialiste de cette période, Professeur à l'université ouverte d'Israël, apportera un éclairage nouveau sur des questions telles que l’application de la législation antisémite de Vichy en Algérie et au Maroc, sur la vie quotidienne des juifs de Tunisie durant l’occupation nazie, sur la condition des juifs de Libye ou encore sur la résistance juive en Afrique du Nord."

 Le 25 avril 2019, de 20 h 30 à 22 h, le Cercle Bernard Lazare (CBL) proposa la conférence « Les musulmans et la machine de guerre nazie » par David Motadel, professeur à Sciences-Po, d'après son livre éponyme publié aux éditions la Découverte. "Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, après les premiers revers militaires subis en Union soviétique et l’enlisement dans des territoires abritant de nombreux musulmans – l’Afrique du Nord, le Caucase, les Balkans et la Crimée –, les dirigeants nazis ont cédé à une sorte d’urgence stratégique. Ainsi ont-ils mis de côté certains de leurs préjugés racistes et tenté d’instrumentaliser l’« islam » – religion que Hitler et Himmler, notamment, admiraient car ils la jugeaient « autoritaire », « fanatique » et « conquérante » – pour en faire une force politique ralliée à leur cause. Les musulmans sont donc devenus la cible d’une propagande acharnée et sophistiquée, quoique totalement ignorante des cultures et contextes régionaux. Mais en postulant l’unité du monde musulman, en manipulant les textes sacrés ou en tentant de faire passer Hitler pour une figure centrale de l’eschatologie islamique, la machine de guerre nazie a fabriqué de toutes pièces un islam imaginaire... Fondé sur des sources inédites issues de quatorze pays, ce livre démonte avec précision la thèse d’une proximité idéologique entre nazis et musulmans à l’égard des juifs. Si des dizaines de milliers de soldats musulmans se sont effectivement enrôlés dans la Wehrmacht et la SS, ils l’ont presque toujours fait pour échapper à une misère plus grande encore, aux menaces de la violence nazie, ou pour se venger de leurs anciens oppresseurs."


Robert Satloff, Among the Righteous, Lost stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands. Public Affairs, 2007. 251 pages. ISBN : 1586483994
Lire un extrait
 
Le Maghreb sous la croix gammée
 de Bill Cran et Karin Davison
Allemagne, Maroc, 52 minutes, 2010
MacNeil/Lehrer Productions et Robert Satloff, MedienKontor, WDR pour ARTE, France
Sur Arte le 2 juin 2010 à 21 h 25 et le 6 juin 2010 à 5 h
Photos : © WDR / © Adiel Shmit
Le Journal du Maroc, © WDR / ©Adiel Shmit

Articles sur ce blog concernant :
Cet article a été publié le 5 juin 2010, puis les 12 mai 2015, 29 septembre 2016, 21 juin 2018 et 25 avril 2019, et modifié le  10 juin 2018.