La chaîne franco-allemande Arte a diffusé Le Maghreb sous la croix gammée (In search of… the Arabian Schindler, Gesucht wird der arabische Schindler), documentaire de Bill Cran et Karin Davison. Menée par Robert Satloff, cette « enquêtehistorique » du Proche-Orient en France et aux Etats-Unis « rend justice aux "Justes" oubliés du monde arabe ». Ce film intéressant montre aussi les persécutions antisémites visant les Juifs d’Afrique du Nord, en particulier le travail forcé dans des camps et la déportation en Europe. Des faits que beaucoup ignorent. Comme le livre de Robert Satloff dont il s’inspire, ce documentaire souffre cependant de graves lacunes historiques. Article republié en ce jour de Yom HaShoah.
A large excerpt of my article was translated in English by Point of no return
Le 11 septembre 2001, Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) un think tank (institut de recherche) américain expert en politique étrangère et sur le Moyen-Orient, et Juif américain, avait rendez-vous au Rockfeller Center.
D’une des fenêtres de cet immeuble, il a vu les attentats islamistes contre les Twin Towers, la fumée, les cendres. « Très vite, les images d’Auschwitz se sont superposées » dans son esprit, « la fumée, les cendres ».
Robert Satloff s’interroge sur la glorification, le déni et la « relativisation » de la Shoah dans les mondes musulman et arabe. « Pour combattre l’ignorance, il amorce un dialogue avec des Arabes pour les sensibiliser à l'Holocauste. Comment s’y prendre ? Le problème est qu’il s’agit d’une histoire éloignée : des fascistes européens ont tué des juifs européens ».
C’est par une question que Robert Satloff répond : « Y a-t-il eu des Justes arabes ? »
A la recherche d’un « Oscar Schindler arabe »
Vingt mille Justes parmi les Nations sont recensés par Mémorial Yad Vashem à Jérusalem, dont environ 60 sont musulmans (des Bosniaques et Albanais, un Turc).
Pourquoi aucun nom arabe ne figure-t-il dans cette liste des Justes ? Cette question taraude Robert Satloff qui, avec équipe de documentaristes, de journalistes et de chercheurs dans 11 pays, part en quête d’« Arabes ayant sauvé des Juifs » en ayant la conviction que s’il existe « un Oscar Schindler Arabe, peut-être les Arabes auraient-ils une autre approche de l’Holocauste ? »
Un ouvrage évoquant les persécutions des juifs d’Afrique du Nord – protectorats français du Maroc et de Tunisie, départements français d’Algérie - lors de la Seconde Guerre mondiale et le comportement des Arabes dans ces pays : de la collaboration avec les Nazis à la protection de juifs persécutés, via l’indifférence. Un livre qui espère amorcer un nouveau dialogue entre juifs et Arabes.
Composé d’interviews passionnantes de témoins et d’historiens, ainsi que de visites sur les lieux mêmes de camps de travail forcé et de caches de juifs - ce qui est inédit -, ce documentaire documenté en est largement inspiré en se focalisant sur ces trois seuls pays ; l’histoire des juifs de Libye fait l’objet d’une allusion (camp de Giado) et celle d’Egypte ignorée.
Plus de 100 camps de concentration
« La plupart des camps de concentration au Maroc ne furent pas construits par les Nazis. Avant l’occupation du Maghreb par les Allemands, le régime de Vichy avait installé plusieurs dizaines au Maroc et en Algérie. Les fascistes italiens construisirent eux aussi des camps, comme le terrible camp de Giado en Libye où plus de Juifs furent tués que partout ailleurs en Afrique du Nord... Plus d’une centaine de camps » ont été édifiés dans les pays arabes. A deux reprises, le film de Michael Curtis Casablanca (1942) fait allusion aux camps de concentration au Maroc.
« Un vrai réseau de camps traverse le Sahara. Les détenus sont essentiellement des Juifs d’Europe centrale réfugiés pour échapper aux nazis et déportés là ». Un film de propagande montre ces travailleurs forcés construire une voie de chemin de fer.
Les « camps du désert ont été parmi les pires de la Seconde Guerre mondiale ». Ils étaient « dirigés de main de fer » et leurs « gardiens étaient indifférents au sort des prisonniers », constate l’historien de la Shoah, Sir Martin Gilbert.
Le commandant du camp accueillait ainsi les nouveaux internés : « Vous êtes tous venus pour mourir. Mon travail est de faire en sorte que vous mouriez tous ici et je fais bien mon travail ». Les travailleurs forcés mouraient de faim, de torture, de dysenterie, de choléra, de piqures de scorpion et de serpent…
A la différence du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie a été occupée par les Nazis de novembre 1942 à mai 1943. Là, le SS colonel Walter Rauff, « un des inventeurs des camions à gaz en Europe de l’Est », organisa la rafle des juifs priant à la synagogue de Tunis, le 9 décembre 2002. Direction : les camps de travail forcé.
Si certains Arabes sont indifférents devant les persécutions des juifs, deux Tunisiens se souviennent d’Arabes disant « Jüden, vous allez être égorgés » ou « Tape avec la pelle, Shalom ! Shalom signifie juif ». D’autres Tunisiens s’engagent dans l’armée allemande ou sont recrutés pour garder les camps d’internement de juifs.
De rares Justes parmi les nations arabes
Le documentaire se focalise sur trois musulmans ayant sauvé des juifs. En 1943, plusieurs dizaines de juifs parviennent à s’échapper d’un de ces camps et sont cachés par un fonctionnaire retraité, Si Ali Sakkat. Joseph Nacache échappe à une rafle grâce à Hamza Abdul Jalil, propriétaire d’un hammam, qui le prévient. Avec simplicité, le fils de ce sauveur explique le geste de son père : « Juif, ou chrétien ou musulman, c’est un humain ». Les familles Boukris et Uzan sont cachées à Mahdia (Tunisie) dans une propriété de l’architecte Khaled Abdul Wahab.
En Algérie, « des décrets musulmans interdisent aux musulmans d’administrer les propriétés confisquées aux juifs ». Ils seront respectés.
Pourquoi cette histoire d’Ali Sakat est-elle tombée dans l’oubli ? Pour des raisons politiques : il est « dangereux d’avoir aidé des juifs dans de nombreux pays arabes ». La famille Sakat serait-elle favorable à la pose d’une plaque rendant hommage à l’acte salvateur ? Un peu gêné, le petit-fils prévoit que certains seront pour, d’autres contre : « Beaucoup de Tunisiens ont de la sympathie pour le peuple palestinien quand ils le voient souffrir, etc. etc. »
Une histoire tragique méconnue
On peut regretter et s’étonner que le travail remarquable accompli par Robert Satloff – enregistrements vidéo des souvenirs des témoins – n’ait pas été réalisé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.
Rendre hommage aux Justes musulmans est justifié. Rechercher un « Oscar Schindler » Arabe ? C’est étrange : cet industriel allemand était ambigu ; il n’est pas Aristides de Sousa Mendes, consul général du Portugal à Bordeaux qui, désobéissant à sa hiérarchie, a donné des visas d'entrée au Portugal à 30 000 réfugiés, dont 10 000 juifs. Et c’est ignorer la distinction entre Arabe et Amazigh (Berbère).
Des questions demeurent : quels étaient les liens entre Khaled Abdul Wahab et les officiers nazis ? Des relations d’affaires ? Khaled Abdul Wahab devait-il maintenir ses contacts avec les officiers allemands pour mener à bien sa protection des deux familles juives dont les adultes semble-t-il travaillaient dans sa propriété ?
Sur l’application en Afrique du Nord des statuts des juifs du régime de Vichy, ce documentaire demeure souvent trop vague. Ainsi, il allègue : « Malgré les pressions de Vichy, Mohammed V au Maroc réussit à protéger les juifs marocains ». Cependant, la caméra s’attarde sur Le Journal du Maroc évoquant les discriminations visant les Juifs français, étrangers et marocains édictées au Maroc par quatre dahirs (décrets royaux). Pourquoi ne pas citer et montrer ces dahirs marocains et les décrets beylicaux tunisiens antisémites ? Pourquoi ne voit-on pas Robert Satloff consulter les archives des protectorats français à Nantes (France) ? Pour ne pas écorner les mythes de la protection courageuse de souverains musulmans ? La réalité du pouvoir appartient au Résident général, c’est-à-dire à la France. Quant aux statuts des Juifs de Vichy d’octobre 1940 et de juin 1941, le Sultan du Maroc les appliquera à la lettre. Il ne s’oppose à aucune mesure prévue par ces deux statuts. Il n’y a que dans le volet économique qu’il tente légèrement de protéger la communauté juive du Maroc. Cette intervention n’est pas désintéressée, car elle sert surtout les intérêts économiques du Makhzen (gouvernement du Sultan). Sur l’essentiel, le Sultan Mohammed n’a pas protégé les Juifs puisqu’il a même promulgué les statuts des Juifs en Dahir (décret) chérifien.
Au Maroc, "le Sultan Mohammed entend faire savoir aux autorités de Vichy qu’il reste le maître du pays. S’il y a persécution ou protection, il estime que c’est à lui à en décider. Le message est le suivant : les Juifs sont ses sujets et non pas ceux de Vichy. A travers les Juifs, le Sultan Mohammed réclame sa part d’autonomie vis-à-vis du gouvernement de Vichy. Les Juifs sont des pions parmi d’autres dans le rapport de force entre le Makhzen et Vichy", a déclaré l'historien Georges Bensoussan qui prouve que la prétendue opposition du sultan au port de l'étoile jaune par les Juifs est un mythe. Et d'ajouter : le sultan du Maroc "ne fait preuve d’aucune détermination à défendre les Juifs : il ne rencontre les dirigeants de la communauté juive qu’une seule fois et en privé, au printemps 1942, pour leur dire qu’à titre personnel, il désapprouve les mesures de Vichy. En revanche, à titre officiel et publiquement, il ne prend aucune mesure en faveur des Juifs. Pire, il traduit les statuts des Juifs en Dahir chérifien ! Le port de l’étoile jaune est une mesure allemande qui n’a jamais été d’application en Zone libre, c’est-à-dire sur l’ensemble du territoire français placé sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Et le Maroc (comme l’Algérie) faisait partie de la Zone libre... Les 150.000 Français vivant au Maroc sont violemment antisémites. L’administration française est littéralement gangrénée par l’antisémitisme. Quotidiennement, elle apporte la preuve de son antisémitisme dans la façon dont elle traite les Juifs. Ainsi, le gouvernement de Vichy n’accorde aux Juifs que 50% des ressources alimentaires qu’il attribue aux musulmans. Dans ce contexte particulier, l’attitude du Sultan du Maroc -qui reçoit notamment les dirigeants de la communauté juive en audience privée pour leur témoigner de sa solidarité - fait le tour de tous les mellahs (quartiers juifs) du Maroc. En comparant son attitude avec celle des autorités françaises, il n’a aucune difficulté à apparaître comme un sauveur magnanime... Le départ des Juifs du Maroc constitue une blessure, car il marque l’échec de l’intégration des Juifs à leur Etat nouvellement indépendant, tout comme il montre à quel point le nationalisme marocain est fermé et fondé sur l’islam. Les Marocains ont donc intérêt à présenter le passé comme une coexistence heureuse perturbée et sapée par le développement du sionisme, la création de l’Etat d’Israël et le départ des Juifs qu’ils considèrent comme une manipulation des sionistes".
De plus, quels sont les droits et les statuts en France de ces travailleurs forcés, Juifs et non Juifs ? Les sites des camps semblent délabrés, en voie d’effacement. Signe du désintérêt ou du refoulement des dirigeants de ces pays pour ce pan de leur histoire ? Souci de cacher « que la Shoah n’est pas qu’une affaire européenne ayant visé les seuls juifs européens ». Alors que les camps en France métropolitaine font l’objet d’attentions, ceux d’Afrique du Nord risquent de disparaître sans volonté des autorités politiques et des responsables Juifs français ou nord-africains. Pourquoi ?
Quant à Joseph Scemla et ses deux fils, Gilbert et Jean, ils ont été guillotinés en Allemagne, après avoir été dénoncés par le Tunisien Hassen ben Hamouda El Ferdjani, qui voulait s’emparer de leurs biens. Ce dernier a certes été condamné à mort à la Libération. Mais sa peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Et, ce traître cupide a été libéré peu après l’indépendance de la Tunisie, après avoir purgé dix ans de prison. Et non les 14 ans indiqués dans le film.
Si ce documentaire évoque la vie difficile des juifs sous joug musulman, il ne nomme pas la dhimmitude, ce statut inférieur, cruel et déshumanisant des non-musulmans en « terre d’islam » induit par le jihad. Et Robert Satloff ajoute, sans preuve : « Il est sûr qu’au cours des derniers millénaires, si on est juif, il valait mieux naître dans un pays musulman que dans un pays chrétien ». Rappelons que si l’histoire juive remonte à 5770 ans, Mahomet, prophète de l’islam est né en 570 après Jésus-Christ, et l’islam a donc moins de 1 500 ans. Au début du XXe siècle, les pays où la situation des juifs était la plus épouvantable étaient la Russie tsariste et le Maroc.
Les images de cette synagogue vide à Mahdia sur laquelle veille pieusement le dernier juif, de ce vestige d'une communauté juive jadis nombreuse sont bouleversantes. L’« exode oublié » – exil généralement contraint de près d’un million de juifs des pays arabes, d’Iran et de Turquie des années 1940 aux années 1970 – est attribué en partie à la « fondation » de l’Etat d’Israël. Mais d’une part, il s’agit de sa recréation, et surtout cet exode a été causé par le refus de ces pays, et pas seulement des nationalistes arabes, de l’Etat juif sur sa terre biblique, en Eretz Israël.
Curieusement, ce film occulte les similarités entre le processus de discriminations, de marginalisation, d’exclusion des nazis ou du régime de Vichy et celui de cet exil.
Etrangement, Robert Satloff interviewe le Président Shimon Peres et le ministre Sylvain Shalom sans souligner le rôle du grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini dans la Shoah ni les menaces de destruction du Yichouv (ensemble des juifs vivant dans la Palestine mandataire, en Eretz Israël).
Robert Satloff espère que nommer des Justes Arabes constitue « un premier jalon pour un nouveau dialogue entre juifs et Arabes ».
Avec toutes ses qualités, ce documentaire prouve que relater une Shoah plus ou moins « arabiquement ou islamiquement correcte », ne pas dire toute l’histoire avec ses pans plus ou moins sombres, opter pour un dialogue judéo-musulman sans « apurer les contentieux » (Shmuel Trigano), tout cela induit, même involontairement, des amalgames anti-israéliens : ainsi, un spectateur musulman a quitté la réunion où l'on débattait du film en alléguant un parallèle diffamatoire entre la Shoah et « l'Holocauste des Palestiniens ». Des diatribes anti-israéliennes s'étaient déjà produites lors de la conférence de lancement du projet Aladin.
« Certains Arabes ont fait des choix personnels, pour le meilleur et pour le pire. Même à l’époque des nazis, ils ont fait un choix… Jusqu’à présent, la Shoah a toujours été vue du côté des juifs européens. Les souffrances des juifs européens ont occulté celles des communautés d’Afrique du Nord », conclut avec pertinence Robert Satloff.
Il est regrettable qu'aucune photo de ces Arabes au comportement louable ou des témoins Juifs ne figure parmi les visuels libres de droits pour la presse. De plus, ce documentaire a été diffusé à deux seules reprises, à 21 h 25 et à 5 h du matin. Dommage ! Les faits qu'il rappelle demeurent ignorés du grand public en France. A l'Institut Universitaire Elie Wiesel, les 12 mai, 26 mai et 2 juin 2015 à 17 h, Ariel Danan, docteur en histoire, directeur-adjoint de la Bibliothèque de l’AIU et responsable de la Médiathèque Alliance Baron Edmond de Rothschild. Secrétaire général de la Commission française des Archives juives et vice-président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie et d’Afrique du Nord, enseigna l'Histoire des Juifs d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : "Ce cycle aura pour objectif de découvrir un aspect souvent méconnu de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, qui, pendant longtemps, n’a pas retenu l’attention des historiens. Les Juifs d’Afrique du Nord ne sont en effet pas restés à l’abri de la Shoah : les lois antisémites de Vichy y ont été appliquées (avec une sévérité particulière en Algérie) : recensement des individus et des biens, exclusions professionnelles et scolaires, pillages etc. Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 change la donne : en Tunisie, occupée par les troupes allemandes contraintes de reculer face à l’avance alliée, les Juifs de Tunisie subissent six mois d’horreur : spoliations, travail forcé, assassinats, sévices, ainsi que quelques déportations quelques jours avant la libération du pays. En Algérie et au Maroc (puis six mois après en Tunisie), malgré la reconquête alliée, une nouvelle ère pleine de difficultés et de remises en cause s’ouvre pour les Juifs qui subissent de graves difficultés économiques, un antisémitisme – quelquefois virulent – bien présent au sein des populations locales et du pouvoir colonial qui n’a pas été épuré. Si la période de la Seconde Guerre mondiale a été infiniment moins dramatique pour les Juifs d’Afrique du Nord que d’Europe, elle porte en son sein les germes du départ des Juifs des trois pays. La première leçon 1 a pour titre "Les Juifs d’Afrique du Nord sous le régime de Vichy ((juillet 1940 – novembre 1942)", la deuxième leçon "Les Juifs de Tunisie face aux Nazis (novembre 1942-mai 1943)" et la troisième leçon "Les Juifs d’Afrique du Nord face à de nouveaux défis (1942-1945)". Ce cours fait partie du nouveau champ thématique "Visages de Sepharad : l’Orient, la Méditerranée, l’Afrique du Nord".
En partenariat avec l’Institut Ben Zvi, Jérusalem, Israël, le numéro 205 d'octobre 2016 de La Revue d’Histoire de la Shoahest consacré aux Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah (1930-1945). Les "communautés juives dispersées du Maroc à l’Irak, de l’Égypte au Yémen, sont bien informées des vicissitudes d’un judaïsme européen qui est alors, de loin, majoritaire. Dès l’avènement des nazis au pouvoir, elles organisent avec plus ou moins de succès le boycott des produits allemands, au risque de se couper des autorités locales comme des mouvements nationalistes arabes. Mais cette solidarité éprouve rapidement ses limites, a fortiori quand la guerre se déclenche en Europe. Pour les communautés juives du monde arabe, le nazisme et la guerre constituent un tournant majeur. En 1945, leur avenir sur leur terre natale semble moins assuré que jamais". "Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsis au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tziganes". Pourquoi ne pas évoquer aussi celles des Grecs pontiques, des Assyriens, etc. ?
Le 20 juin 2018 à 20 h, la Médiathèque Alliance-Baron Edmond de Rothschild de l'Alliance israélite universelle (AIU) proposa la conférence "Les juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : nouvelles perspectives", avec Haïm Saadoun. "Si l’histoire des juifs d’Afrique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale est longtemps restée méconnue, elle est aujourd’hui devenue un sujet de recherches important en France, en Israël et en Afrique du Nord. Haïm Saadoun, spécialiste de cette période, Professeur à l'université ouverte d'Israël, apportera un éclairage nouveau sur des questions telles que l’application de la législation antisémite de Vichy en Algérie et au Maroc, sur la vie quotidienne des juifs de Tunisie durant l’occupation nazie, sur la condition des juifs de Libye ou encore sur la résistance juive en Afrique du Nord."
Le 25 avril 2019, de 20 h 30 à 22 h, le Cercle Bernard Lazare (CBL) proposa la conférence « Les musulmans et la machine de guerre nazie » par David Motadel, professeur à Sciences-Po, d'après son livre éponyme publié aux éditions la Découverte. "Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, après les premiers revers militaires subis en Union soviétique et l’enlisement dans des territoires abritant de nombreux musulmans – l’Afrique du Nord, le Caucase, les Balkans et la Crimée –, les dirigeants nazis ont cédé à une sorte d’urgence stratégique. Ainsi ont-ils mis de côté certains de leurs préjugés racistes et tenté d’instrumentaliser l’« islam » – religion que Hitler et Himmler, notamment, admiraient car ils la jugeaient « autoritaire », « fanatique » et « conquérante » – pour en faire une force politique ralliée à leur cause. Les musulmans sont donc devenus la cible d’une propagande acharnée et sophistiquée, quoique totalement ignorante des cultures et contextes régionaux. Mais en postulant l’unité du monde musulman, en manipulant les textes sacrés ou en tentant de faire passer Hitler pour une figure centrale de l’eschatologie islamique, la machine de guerre nazie a fabriqué de toutes pièces un islam imaginaire... Fondé sur des sources inédites issues de quatorze pays, ce livre démonte avec précision la thèse d’une proximité idéologique entre nazis et musulmans à l’égard des juifs. Si des dizaines de milliers de soldats musulmans se sont effectivement enrôlés dans la Wehrmacht et la SS, ils l’ont presque toujours fait pour échapper à une misère plus grande encore, aux menaces de la violence nazie, ou pour se venger de leurs anciens oppresseurs."
Jean-Pierre Melville (1917-1973) est né Jean-Pierre Grumbach dans une famille juive alsacienne. Résistant durant la Deuxième Guerre mondiale, réalisateur, producteur, propriétaire de ses studios de cinéma rue Jenner (XIIIe arrondissement de Paris), pionnier de la Nouvelle Vague, membre de la Commission de contrôle des films, il s’est distingué par sa maîtrise technique et dans la direction d’acteurs, en excellant dans le film noir, et par son goût pour l’épure. Quatorze œuvres classiques (1947-1972) liées par la thématique du destin et sous le signe de l’ambiguïté. Des chefs d’œuvre. Arte diffusera le 13 avril 2026 à 21h "Un flic", de Jean-Pierre Melville avec Alain Delon, puis le 13 avril 2026 à 22 h 35 "Delon-Melville, la solitude de deux samouraïs", documentaire de Laurent Galinon.
« Alors, vous voulez que je vous parle de Jean-Pierre Melville ? », a demandé Paul Meurisse au jeune journaliste Denis Jeambar venu l’interviewer dans sa loge, trente minutes avant d’entrer en scène pour jouer Un Sale égoïste, de Françoise Dorin, en septembre 1970. Après avoir été très liés, le comédien et le réalisateur s’étaient brouillés.
« Je ne vous dirai qu’une seule chose : Jean-Pierre Melville est un très grand metteur en scène… »
Paul Meurisse « affecta un silence marqué puis il conclut : « D’ailleurs, il le dit lui-même ». (Denis Jeambar, Portraits crachés) Jean-Pierre Melville, un réalisateur qui a construit son personnage - Stetson, lunettes Ray-Ban aux verres sombres dissimulant le regard, imperméable - entouré de deux chats siamois...
« Passéiste »
Jean-Pierre Grumbach naît en 1917, dans une famille juive athée, alsacienne, socialiste. Son pseudonyme Melville reflète son admiration pour le romancier américain Herman Melville.
Ses parents – son père est négociant en tissus - lui donnent une caméra Pathé-Baby quand Jean-Pierre Grumbach a six ans, en 1923. Ce benjamin d’une fratrie filme sa famille, notamment sa sœur Janine, son frère Jacques (1902-1942), son cousin Michel Drach (1930-1990), futur réalisateur des Violons du Bal.
En 1932, le père de Jean-Pierre Grumbach meurt d’une crise cardiaque.
C’est la vision en 1933 du film Cavalcade, de Frank Lloyd qui fait naître la vocation de réalisateur et sa passion pour le cinéma américain chez cet élève peu intéressé par les études au lycée. Cet adolescent exerce divers métiers, puis en 1938 effectue son service militaire.
Jean-Pierre Grumbach est stupéfait par la signature du pacte germano-soviétique en août 1939. « Imaginez le choc pour tous les Français, et pas seulement pour les jeunes comme moi qui étaient communistes, de découvrir qu’une section de la gauche, à savoir le parti communiste, était d’accord avec l’Allemagne nazie. J’avais vingt et un ans lorsque ces événements se sont produits et, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai pensé au suicide. Le monde s’écroulait et avec lui une certaine notion de la moralité. Je ne m’étais pas encore rendu compte que, en matière de politique, la moralité n’existe pas. La découverte de la duplicité en politique fut un des drames de ma vie. »
Jean-Pierre Grumbach retrouve son régiment. La Bataille de France débute.
Démobilisé en août 1940, dégoûté par l’armistice, il entre dans la résistance et y rejoint à Marseille son frère Jacques Grumbach. Au début des années 2000, Rémy Grumbach, fils de Jacques Grumbach, se voit remettre par le ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Dominique de Villepin, un dossier dont s'étaient emparés durant la Guerre les Nazis, puis les Soviétiques, et récupéré par la France. Dans ce dossier : des lettres adressées à Jacques Grumbach, conseiller général du canton de Romilly-sur-Seine (Aube), par des habitants lui demandant de les aider à faire venir rapidement en France des membres de leur famille vivant en Pologne... "Avant la guerre, mon père avait créé un réseau pour exfiltrer des personnes d'Allemagne, de Pologne... Quel homme !", a confié Rémy Grumbach.
Jean-Pierre Grumbach prend le nom de Melville dans la Résistance. Au sein des Forces françaises Libres, il participe au débarquement en Provence, à la bataille du Mont Cassin, en Italie. C'est pendant la guerre qu'il décide, après avoir essuyé un refus concernant un projet cinématographique, de devenir propriétaire de studios de production cinématographique et choisit son nom de scène.
« C'était un homme paradoxal. D'une certaine façon, il n'a jamais cessé de porter un masque, y compris dans le cercle privé. Mais je crois que ce qu'on soupçonnait le moins, c'est que Jean-Pierre était un homme qui tenait profondément à la famille. Il avait pour son frère Jacques, mon père, une réelle admiration et a été très influencé par lui. Mon père était, avant la Seconde Guerre mondiale, journaliste, militant socialiste, proche collaborateur de Léon Blum. Pour se distinguer de lui, sans doute, Jean-Pierre était, déjà à cette époque, engagé à droite. Mais ils sont tous les deux entrés dans la Résistance, et mon père a été tué en traversant clandestinement les Pyrénées, par un passeur espagnol qui l'a dépouillé de l'argent qu'il amenait à Londres. A la Libération, Jean-Pierre aimait à réunir la famille, et pour le petit garçon que j'étais, il a joué un rôle de modèle. C'était aussi, objectivement, un héros », se souvenait Rémy Grumbach, réalisateur notamment pour Dim, Dam, Dom. (Le Monde, 26 janvier 2010)
Son souvenir le plus marquant ? Il « renvoie à l'anniversaire du centenaire de Léon Blum. Jean-Pierre m'a dit alors que mon père m'aurait sûrement emmené sur sa tombe pour lui rendre hommage, et c'est pourquoi, lui qui n'avait jamais été un homme de gauche, m'y a emmené à sa place ».
Et Rémy Grumbach de conclure : « Il a toujours été adorable avec moi. Malgré le fait qu'il n'avait rien fait pour m'encourager à cette carrière, il m'a pris comme assistant sur Le Deuxième Souffle, à l'époque où j'avais abandonné mes études et où je vivais d'expédients. Ça a duré trois semaines et j'ai trouvé une place à la télévision. Ça m'a quand même permis d'assister à des scènes homériques, parce que la réalisation du film était complètement enlisée à cause de son premier producteur, Fernand Lumbroso, qui ne payait pas. J'ai vu mon oncle l'inviter chez lui, le complimenter courtoisement pour sa tenue vestimentaire, puis lui dire que sa tête en revanche ne lui revenait pas et l'assommer d'un coup de poing dans la tempe. Melville était un homme d'une intelligence, d'une tenue et d'une séduction exceptionnelles, mais il était aussi très costaud et ne reculait jamais devant l'affrontement ».
Après un court métrage (Vingt-quatre heures de la vie d'un clown, 1946), Jean-Pierre Melville signe l’adaptation cinématographique du chef d’œuvre de Vercors, un roman publié clandestinement pendant l’Occupation par Les Editions de Minuit, Le Silence de la mer (1947), et des Enfants terribles de Jean Cocteau (1950). Puis, il tourne Bob le Flambeur (1955), un polar avec Roger Duchesne.
En 1955, Jean-Pierre Melville fonde ses studios, les studios Jenner, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Plateaux de tournage, salle de projection, lieu de travail jour et nuit dans son bureau, et domicile. Progressivement, ce noctambule qui aime déambuler dans le quartier de Pigalle, consacre ses nuits, et une partie des horaires diurnes, dans une ambiance supprimant la lumière extérieure, à écrire des scénarios. En 1967, un incendie détruit ses studios et ses archives. Un choc immense pour Jean-Pierre Melville privé de son passé et de son instrument de travail et d'indépendance. La Résistance s’avère une matrice de la vie de Jean-Pierre Melville qui l’évoquera dans L’Armée des Ombres (1969), d’après le roman de Joseph Kessel.
Profondément affecté par le semi-échec d’Un Flic (1972), Jean-Pierre Melville décède en 1973 d’un accident vasculaire cérébral foudroyant dans un restaurant parisien. Cet homme qui aimait les femmes se définissait comme un puritain. Un trait de caractère hérité de l'éducation reçue dans une famille juive alsacienne.
« Melville a d'ailleurs été le pionnier et le parrain de la Nouvelle Vague. C'est lui qui, le premier, bien avant Truffaut, Godard et Chabrol, intronise le tournage en caméra portée et en décors naturels. Il tourne aussi en équipe légère, avec très peu de moyens, afin de ne pas dépendre d'un producteur. Il a toujours été à l'écart du système. C'était un franc-tireur qui a toujours refusé les compromis. Il finançait d'ailleurs ses propres films, alors que la plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague travaillaient pour Georges de Beauregard. Il est à l'origine de ce mouvement ! C'était un homme très cultivé, qui lisait beaucoup… Ce qui intéresse Jean-Pierre, ce sont les histoires de mensonges et de trahisons, de courage et de lâcheté. Dans ses films noirs, ce sont des flics et des gangsters qui s'affrontent. Dans L'Armée des ombres, ce sont des résistants et des nazis. Mais au fond, son regard reste le même », a confié Philippe Labro sur son ami et mentor (Le Point, 23 octobre 2017).
Et d’ajouter : il « voulait imposer sa force. Il était autoritaire, parfois dictatorial. Il aimait créer un climat de tension sur le plateau, quasi conflictuel, qui lui permettait d'obtenir de certains acteurs des choses qu'il n'aurait jamais obtenues en copinant avec eux. Je n'ai jamais assisté à l'un de ses tournages. Mais tous les témoignages concordent : il était odieux, insupportable. Ses assistants – qui sont devenus depuis de grands metteurs en scène, comme Yves Boisset, Bertrand Tavernier ou Volker Schlöndorff – ont confirmé son comportement exécrable. Jean-Paul (Belmondo) avait observé une grande distance vis-à-vis de Jean-Pierre. Il ne l'aimait pas, il s'était mal comporté avec lui et Charles Vanel sur L'Aîné des Ferchaux (1963). Encore une fois, je crois qu'il ne faut jamais s'arrêter à l'anecdote. Ses rapports humains difficiles avec ses acteurs et ses techniciens ont, paradoxalement, donné des films forts, puissants. Et, avec le recul, seul compte le résultat… C'était un homme d'une sensibilité inouïe. Il dissimulait souvent sa vraie nature, anxieuse. Le stress énorme dont il était l'objet a eu raison de lui. Ce fut une tragédie pour moi. J'ai perdu un mentor, un père spirituel, un ami ».
Et d’analyser : « Si on le célèbre encore, c'est qu'il y a une raison. Ses films n'ont pas vieilli. Ils possèdent un style minimaliste d'une grande modernité. Son cinéma est maniériste, épuré et hypnotique. Prenez le tueur mutique à la démarche hiératique du Samouraï (1967) : Alain Delon ne prononce pas un seul mot avant douze minutes de film ! Dans un même ordre d'idée, le fameux casse de la bijouterie de la place Vendôme dans Le Cercle rouge (1969) est une séquence entièrement muette de vingt-cinq minutes ! La dilatation du temps est essentielle chez Melville. C'est un grand technicien, un maniaque du détail, un fétichiste. De Tarantino à Michael Mann, en passant par John Woo, c'est forcément une leçon pour la nouvelle génération de cinéastes qui vient après lui. Aujourd'hui, on dit « melvillien ˮ » comme on dit « fellinienˮ » ou « hitchcockien »ˮ. Quand un auteur devient un adjectif, cela veut dire qu'il est entré dans la catégorie supérieure ». Arte lui a rendu hommage en diffusant Le Cercle rouge (Vier im roten Kreis), Le Deuxième souffle (Der zweite Atem), et Léon Morin, prêtre (Eva und der Priester).
"Influencé par le film noir hollywoodien, le cinéma de Jean-Pierre Melville a lui-même inspiré de nombreux pairs, de Quentin Tarantino à Jim Jarmusch, de Michael Mann à John Woo. Un passionnant portrait du maître du film noir et de l'ambiguïté qui s'est forgé, en perfectionniste obsessionnel, son propre personnage." Un homme hanté par la prescience qu'il mourrait cinquantenaire, comme son père et son grand-père d'un problème cardiaque.
"Autodidacte génial entré "par effraction" dans le cinéma, Jean-Pierre Melville (1917-1973), né Grumbach, n’en finit pas de hanter les écrans, référence plébiscitée par une légion d’héritiers, de Quentin Tarantino à Jim Jarmusch, de Michael Mann à John Woo. L'auteur du Samouraï et de L’armée des ombres a-t-il construit son œuvre à son image, ou s'est-il fabriqué une vie de cinéma ? De ses attributs coutumiers, chapeau et lunettes noires, à son temple claustrophobe des studios Jenner, le refuge hors du monde qu'il acquiert en 1955, en passant par sa misanthropie, ses manies, ses insomnies, son intransigeance, ce qu'il a exposé de sa vraie vie renvoie la même épure, la même ambiguïté, la même énigme que ses quatorze films. Pour tenter de cerner l’homme derrière le masque, Cyril Leuthy plonge dans ses archives – cet ermite autoproclamé ouvrait volontiers les portes de son univers – et son extraordinaire filmographie, influencée par le polar américain, mais pas n'importe lequel : le film noir hollywoodien des années 1940, que Melville a réinventé dans la France des Trente Glorieuses, tout en s'offrant le luxe d'annoncer la Nouvelle Vague."
"C'est après la mort soudaine de son père, emporté comme il le sera lui-même par une crise cardiaque à l'âge de 55 ans, que Jean-Pierre Grumbach s'est enfermé dans les salles obscures. Il en sortira pour faire la guerre et renaître sous le patronyme de Melville, son nom de résistant. Il gardera de ces années de combat et de fraternité la matière obsessionnelle de ses histoires. Honneur, solitude, dépassement de soi, hantise de la trahison et de l'inatteignable perfection : ces thèmes nourrissent une œuvre qui chemine vers l'abstraction, tout en gardant l'ancrage populaire du genre qui l'a inspirée. Avec le concours de deux de ses neveux et d'anciens collaborateurs, comme les cinéastes Volker Schlöndorff, Bernard Stora, et Taylor Hackford, son émule américain, ce portrait tourne autour du mystère Melville pour tenter d'en dévoiler la part intime. Ce voyage fascinant se clôt sur le visage égaré de Delon, alter ego mi-fraternel, mi-filial du cinéaste, tentant de fuir dans le déni, après la mort de celui-ci, l'irréversibilité de leur brouille. Quarante ans plus tôt, c'est aussi un remède à la réalité que son ami avait cherché dans le cinéma." "L'Amérique forge l'imaginaire" de l'enfant et de l'adolescent, cinéphile dans les années 1930. Haïssant le réalisme, il insère dans ses films des décors américains : cabine téléphonique, bar, bureau du commissaire de police.
"À force d’obsession et d’intransigeance, Jean-Pierre Melville, au centre du documentaire de Cyril Leuthy, aura réussi à dynamiter le cinéma français de l’intérieur, créant un style inimitable qui fait toujours école. Durant un quart de siècle, de 1947 à 1972, le cinéma français fut arpenté par un gangster se rêvant séminariste, à moins que ce ne fût l’inverse". "Du gangster, Jean-Pierre Melville avait la méticulosité et le culot, braquant littéralement son premier film, Le silence de la mer, à la barbe de Vercors, l’auteur du livre éponyme, dont il passa outre le refus d’adaptation, et fracturant par la suite les règles syndicales de sa profession pour assurer son indépendance. Du séminariste, cet ancien résistant partageait l’attrait pour l’isolement, enfermé dans ses immenses studios comme dans un cloître, et dans ses souvenirs de guerre comme dans une cellule. Ces deux facettes complémentaires expliquent comment le même homme put réaliser Le samouraï et Léon Morin, prêtre", a remarquéAugustin Faure.. Et Augustin Faure de continuer : "Jean-Pierre Melville assurait être dérangé par la lumière. Pour s’en prémunir, il portait des lunettes de soleil, fermait les volets de sa chambre afin d’écrire, et passait sa vie dans les salles obscures. C’est donc naturellement qu'il devint un esthète du film noir. Si une règle tacite veut que la qualité et la beauté en art naissent de la contrainte, le cinéaste l’aura prouvé toute sa carrière à travers l’un de ses plus étonnants paradoxes : il vénérait le septième art, adorait les acteurs, mais détestait les tournages, auxquels il ne pouvait pour autant se soustraire, voyant le cinéma comme une activité organique : "Un film doit être fait avec son sang", disait-il. Cette contradiction fertile l’enchaîna à une existence de Sisyphe, de perfectionniste maladif et donc d’éternel insatisfait. Melville se brouilla avec presque tous ses proches, y compris son alter ego, Alain Delon, ce "frère qu’il aurait voulu garder, et ce fils qu’il aurait aimé avoir". Cette liberté d’esprit et cette inadéquation avec son époque nourriront l’étrangeté de son œuvre, sorte de recréation en miniature d’une Amérique de fantasme transposée dans des paysages français. En se refusant à suivre les modes, même les plus populaires comme la Nouvelle Vague, qui ne rêvait pourtant que de son approbation, il créa obstinément la sienne, qui lui permit d’atteindre une forme d’immortalité et de servir de modèle à des réalisateurs comme Quentin Tarantino ou Michael Mann. Une postérité qu’il appelait de ses vœux dans une scène d'interview fameuse d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, où Patricia (Jean Seberg) lui demandait qu’elle était sa plus grande ambition : "Devenir immortel, et puis mourir."
"Le samouraï", "Le cercle rouge" et "Un flic" : les trois polars qu’ils ont tournés ensemble occupent une place particulière dans le cinéma français. Ce documentaire à l’atmosphère inspirée met en lumière la relation quasi filiale qui unissait Alain Delon à Jean-Pierre Melville."
"Dans la soirée du 2 août 1973, alors qu’il dîne dans un restaurant sur la Côte d'Azur, Alain Delon apprend que Jean-Pierre Melville vient de faire un malaise à Paris. Immédiatement, il prend sa voiture pour se précipiter au chevet du réalisateur qui l’a dirigé dans trois films : Le samouraï (1967), Le cercle rouge (1970) et Un flic (1972). Pour Delon, même s’ils se sont brouillés, Melville est plus qu’un ami : "C'est l'homme qui, je crois, connaît le plus et le mieux le cinéma. C'est le plus grand metteur en scène que je connaisse. C'est le plus grand cadreur, le plus grand chef-opérateur, c'est le plus grand tout ce qu'on veut."
"Quand, après avoir roulé toute la nuit, le comédien arrive enfin à Paris, Melville vient de succomber. Plusieurs semaines plus tard, dans le déni de la mort de celui qu’il considère presque comme un père de substitution, il confie lors d’une interview à la télévision : "Dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, j'espère et je pense que nous nous retrouverons et que nous aurons encore beaucoup de choses à faire, très belles et très importantes pour le spectateur..."
"Rapprochés par une admiration réciproque ainsi que par une certaine idée du cinéma et de l’amitié, Delon et Melville partageaient des passions communes pour l’armée et les gangsters, le mythe américain et de Gaulle, le jazz et le polar."
"Dans un documentaire à l’atmosphère melvillienne, tissé d’archives, de témoignages de proches (Philippe Labro, Rémy Grumbach, Bernard Stora, Jean-François Delon...) et d’éclairages des critiques Luc Larriba et Samuel Blumenfeld, Laurent Galinon met en lumière les liens indéfectibles noués entre ces deux géants, et ce que leur collaboration artistique a apporté au cinéma français".
Cinémathèque française
En 2010, la Cinémathèque française a rendu hommage à Jean-Pierre Melville en présentant une rétrospective de son oeuvre. Bernard Benoliel a écrit :
"ARMEE DES FILMS
Auteur de treize longs métrages dans l’après-guerre, mais cinéaste à l’influence considérable, Jean-Pierre Grumbach, alias Melville (1917-1973), n’a lui-même adhéré sans réserve qu’à deux mondes. L’un rêvé : Hollywood. Et l’autre, vécu : la Résistance.
Il ne suffit pas toujours d’être cinéphile pour devenir cinéaste, loin s’en faut. Il n’aurait sans doute pas suffi à Jean-Pierre Grumbach d’avoir vu à Paris tous les films hollywoodiens des années trente pour vouloir et pouvoir réaliser, dès 1947, Le Silence de la mer d’après Vercors ou, en 1950, Les Enfants terribles adapté de Cocteau. Il ne lui aurait pas suffi, enfant, d’avoir découvert en autodidacte les grands noms du cinéma muet en passant en boucle les titres du célèbre catalogue Pathé Baby dans le noir de sa maison de la rue d’Antin (IXème arrondissement), ni d’apprendre à l’adolescence la technique cinématographique à force de hanter la salle du boulevard Rochechouart (XVIIIème), pour devenir, à l’âge adulte, ce cinéaste indépendant et presque souverain, isolé dans sa génération comme Bresson ou Tati, d’emblée son propre producteur et, dès le milieu des années cinquante, propriétaire de studios, rue Jenner, dans le XIIIème arrondissement. Ni pour oser braver, plus de dix ans avant les cinéastes de la Nouvelle Vague – qui sauront retenir la leçon -, la sclérosante organisation corporatiste et syndicale du cinéma français du temps de la IVème République et, jusqu’à Léon Morin, prêtre (1961), pour choisir de tourner ses films à équipe et budget réduits, à la marge d’un système qui le tient à l’écart et qu’il rejette.
COMBATS
Il a fallu à cet homme la détermination d’une inspiration, le courage de l’imposer et la force de l’accomplir. Pour sortir de ce qui l’aurait sinon menacé (l’imitation impossible du cinéma américain, et Deux hommes dans Manhattan, en 1959, comme solde de tout compte de cette dette-là), il a fallu que se produise en lui un précipité d’influences, en somme une rencontre avec un autre réel que le seul cinéma : d’abord, une connaissance intime et amoureuse du Paris « canaille » de l’entre-deux-guerres (Montmartre, Pigalle) dont Bob le flambeur compose, en 1955, l’éloge et le chant funèbre de ce monde depuis longtemps englouti. Car il faut croire Melville sur ce point si on veut voir et revoir ses films enfin d’un œil neuf : « Paris a cessé d’un coup d’être une vieille ville mystérieuse, avec l’arrivée des Allemands ». Là réside, dans la honte et l’écœurement éprouvés en 1940, dans l’épreuve salvatrice du combat dans la Résistance (agent de liaison à Marseille, puis Londres, la campagne d’Italie, le débarquement en Provence), l’expérience décisive qui lui révèle les visages de la nature humaine quand elle fait face à un choix. Une expérience qui achève les années de formation et donne à l’œuvre à venir son sens, sa forme et son impressionnante singularité. Ou comment Grumbach devint Melville. Une expérience qui maintient vivante dans ses œuvres du temps de « paix », par exemple Le Deuxième Souffle (1966), un idéal secret d’intégrité et de fraternité, tout un monde souterrain de vertus nées et apprises de la clandestinité. Par-delà le particularisme des intrigues, les films depuis le début des années soixante paraissent combattre sans fin, et de plus en plus silencieusement, toutes les formes du pouvoir, ses lois et son ordre, y compris cette Vème République contemporaine des œuvres les plus « melvilliennes ». Et que de fois n’a-t-on reproché son gaullisme à Melville, pourtant bien plus « gaullien » que gaulliste, c’est-à-dire ayant hérité d’une capacité à s’insurger. Face à l’adversaire d’État (l’État comme adversaire ?), son monde oscille alors entre la loyauté de quelques-uns – figures de gangsters sans aucun rapport avec une réalité contemporaine du « Milieu » (Le Samouraï, 1967), sortes de résistants de l’après-guerre – et la trahison des autres. D’où cette obsession aussi de film en film, presque la passion des « balances », des lâches, des « doulos » et des indics, la hantise des délateurs, tragiques agents de l’Histoire.
MICHEL OU LES AMBIGUÏTES
L’Aîné des Ferchaux (1962), adapté d’un roman de Simenon, comme exemple des forces en lutte qui hantent à jamais le monde melvillien. Un exemple pris dans un film mal-aimé et de transition, lui-même récit du trajet moral d’un personnage hésitant : histoire de Michel Maudet (Jean-Paul Belmondo), ancien d’Indochine, boxeur raté par manque de pugnacité reconverti en secrétaire et garde du corps d’un vieux capitaine d’industrie en fuite. Ou comment le jeune Maudet, tout au long d’un voyage surtout intérieur, se confronte à la grandeur – celle du vieil homme encore capable de rugir, celle de l’Amérique – et éprouve une petitesse en lui qu’il cherche à excéder (« Je ne pouvais me résoudre à n’être que ce que j’étais », dit la voix off). À un détail du film (l’étoile de David de sa compagne, que Maudet essaie de vendre), à sa façon de mentir et tromper, Melville laisse affleurer, sans condamnation, la lâcheté de son personnage qui, en temps de guerre, eut été à coup sûr un dénonciateur, un « vendu ». Fascination du cinéaste, authentique résistant, pour les ambiguïtés de la conscience au point de dire parfois que sans la « protection » de son nom et de son origine (Grumbach, Juif d’origine alsacienne) il aurait pu être, qui sait, un Lacombe Lucien lui aussi. Et ce n’est qu’au bout de son périple, très exactement à la dernière réplique du film, que Maudet accède enfin au statut d’« homme de confiance », ayant, au fil d’un compagnonnage inattendu, reçu et finalement compris la valeur d’un héritage moral, le plus précieux de tous.
« LONGUE VIE AUX TRUANDS ! »
Dans les films qui suivront, Melville filmera à l’inverse des hommes déjà assurés d’eux-mêmes et de leur camp, superbement hiératiques à force d’éthique, presque agis par une conscience qui les précède et leur vient d’une guerre qu’ils n’ont pas faite, d’une guerre qu’ils continuent comme pour en accomplir ses buts les plus élevés, ceux du Maquis confisqués à la Libération au profit d’un ordre injuste et pourtant reconduit. Ainsi vont Gu (Lino Ventura dans Le Deuxième Souffle), Jeff (Alain Delon dans Le Samouraï), le trio du Cercle rouge (1970) ou le quatuor dans Un flic (1972), hérauts mutiques ou avant-garde d’une nouvelle « République du silence », rôdant sans cesse autour des Champs-Élysées et de l’Arc de Triomphe, empêchés par des commissaires intelligents et tristes mais sincèrement admiratifs (le « Longue vie aux truands ! » de Paul Meurisse dans Le Deuxième Souffle), faisant vivre un idéal de réfractaires en droite ligne de la préface de Joseph Kessel à son Armée des ombres : « La désobéissance civique, la rébellion individuelle ou organisée sont devenues devoirs envers la patrie. Le héros national, c’est le clandestin, c’est l’homme dans l’illégalité ».
Melville lit L’Armée des ombres à Londres dès l’année de sa parution en 1943 et ne cessera, dès lors, de vouloir le porter à l’écran. 1943 ou quatre ans avant son premier film. Tel un projet fantôme, L’Armée des ombres va voyager dans le corps des films réalisés, comme s’il les inspirait tous avant d’advenir enfin, mais sans cesser non plus de hanter ceux qui l’ont suivi. Là encore, un seul exemple parmi d’autres : dans Un flic, la DS des malfrats maquillée en ambulance dans l’espoir de faire évader l’un des leurs. Une scène brève qui reprend et condense, mais surtout établit un rapport d’équivalence avec la séquence de L’Armée des ombres où Mathilde (Simone Signoret), déguisée en infirmière, et ses deux comparses habillés en soldats allemands, tentent à bord d’un faux camion ambulance d’arracher l’un des leurs aux griffes de la Gestapo.
Parce qu’il est secrètement à l’origine de son geste et fait de la guerre un motif indépassable, L’Armée des ombres s’avère le centre invisible et indéniable de l’œuvre de Melville, sa place de l’Étoile d’où partent et où reviennent ses autres films. Sorti en 1969, certains lui reprochèrent de montrer les résistants comme des gangsters, là où il aurait suffi de renverser le sablier du regard. C’est le même rétrécissement du point de vue qui a toujours fait associer exclusivement les codes vestimentaires des « samouraïs » melvilliens au référent américain du Film Noir. Mais on peut aussi ne voir qu’un seul et même uniforme de résistance, de la tenue militaire de l’officier allemand en rupture de ban idéologique (Le Silence de la mer) à la soutane du prêtre Léon Morin, en passant par l’imper sanglé des agents de liaison ou le « Burberry » et chapeau feutre des truands, jusqu’aux accessoires : « Le héros de mes Films Noirs est toujours un homme armé. Il a toujours un revolver. Un homme armé, c’est presque déjà un soldat ». Panoplie complète d’une armée inventée, tout entière sortie de l’ombre par son créateur, insomniaque notoire, qui devait attendre la couverture de la nuit noire pour écrire ses récits de guerre et que la projection commence".
"Bob le flambeur"
Arte diffusa le 26 février 2018 "Bob le flambeur", de Jean-Pierre Melville. "A travers le récit d'un casse manqué, Jean-Pierre Melville tisse une ode nostalgique et pleine de gouaille au Paris où se croisaient jolies filles et truands pittoresques". "Robert Montagne, surnommé "Bob le flambeur", aime arpenter les rues de Pigalle jusqu'à la fin de la nuit. Il règne sur le milieu des truands, des petites frappes, et son protégé, Paulo, lui voue une admiration sans bornes. Il a beau avoir vieilli, sa passion du jeu reste intacte. Après avoir tout perdu aux cartes, Bob souhaite se refaire avec un "gros coup" et accepte de cambrioler le coffre-fort du casino de Deauville. Mais les obstacles se multiplient…" "Vieux beau assagi par des années de prison, "Bob" règne sur un monde de petites frappes et de tenanciers de bistrots. Il dispense ses conseils à la "nouvelle vague" des malfrats en se voulant garant d'une certaine morale faite de roublardise et d'esprit chevaleresque. Le premier scénario original de Jean-Pierre Melville n'est curieusement pas un pur polar, mais une brillante comédie de mœurs dans le Pigalle". "Avec talent, Melville recrée et capte les instants insolites ou poétiques d'une époque révolue avec l'Occupation. Ode nostalgique à un Paris qui n'est plus, Bob le flambeur, avec ses truands pittoresques et ses jolies filles, le ressuscite par une foule d'images emblématiques, des enseignes lumineuses de Montmartre à la place Blanche, déserte aux premières lueurs de l'aube".
"Léon Morin, prêtre"
Léon Morin, prêtre est tourné après Deux hommes dans Manhattan (1959). Il adapte Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck, dernière secrétaire d'André Gide. Publié par Gallimard en 1952, le livre distingue l'auteure qui reçoit le 50e Prix Goncourt. « Une petite ville française sous l'Occupation. Barny, qui élève seule sa fille, est correctrice dans une école par correspondance. Attirée par la jolie secrétaire, cette communiste convaincue décide un jour, par dérision, de provoquer un prêtre qui officie dans la bourgade. Jeune, intelligent, progressiste, le père Léon Morin la trouble par sa foi inébranlable et par son charme. Prise à son propre piège, Barny l'accepte comme directeur de conscience... »
Emmanuelle Riva, qui interprète la veuve d’un communiste juif, et Jean-Paul Belmondo « s'affrontent sur le terrain de la séduction et de la foi dans un film fascinant signé Melville ». « Placé sous le signe de la transgression, le désir de la jeune femme passe de sa collègue à la personne du prêtre ».
« Avec, en toile de fond, une province étriquée, partagée entre résistance passive et collaboration, la fascination éprouvée par Barny pour l'homme autant que pour sa foi constitue le fil conducteur du film ».
« Mais le lien intellectuel passionné qu'elle noue avec Léon Morin, l'attirance ambiguë consciemment suscitée par ce jeune homme pour attirer les femmes qui l'entourent du côté du « bien » et la force morale qui le porte contribuent à donner à ce film une beauté et une liberté étonnantes – renforcées par le jeu incandescent de deux acteurs eux aussi en état de grâce ». « Cette relation avec l'abbé, le temps qu'elle a duré, a compté essentiellement dans ma vie. Inconsciemment, peut-être que je recherchais Dieu. Je crois être allée vers lui poussée par le besoin d'une relation avec un homme, dont je pouvais espérer qu'il fût supérieur. En l'occurrence, sa force résidait dans le fait qu'il ne se laissait pas entraîner à la dérive par moi. » Voilà ce que confiait [au Point], en 1997, Béatrix Beck, morte en 2008. Alors octogénaire, elle revenait en ces termes sur sa relation avec un prêtre, pendant la guerre de 1940, qui lui inspira le troisième roman de son cycle autobiographique."
Pour convaincre le jeune acteur qu’il pouvait incarner un prêtre, Jean-Pierre Melville était arrivé inopinément sur le plateau où tournait Jean-Paul Belmondo et lui avait demandé de porter la soutane. Le comédien avait obtempéré et avait commencé à croire en la possibilité de jouer ce personnage. Il incarne ce prêtre sur un registre sensible, intériorisé, laissant libre le spectateur de percevoir la complexité du personnage.
"En deuxième partie de soirée, Léon Morin, prêtre de Jean-Pierre Melville avec Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva a réalisé la meilleure performance 2017 du rendez-vous cinéma du lundi avec 4,3% PdA (278.000 téléspectateurs )."
"Le Deuxième souffle"
ARTE rediffusa en 2020 dans le cadre de son « Printemps du polar » Le Deuxième Souffle (1966) de Jean-Pierre Melville en version restaurée. « Un truand en cavale, accusé d’avoir donné ses complices, se bat pour laver son honneur... Pour son dernier film en noir et blanc, Jean-Pierre Melville récuse l'idée de réalisme, se débarrasse d'un certain folklore et annonce l'épure stylistique de ses films suivants. Avec Lino Ventura, Paul Meurisse et Michel Constantin ».
« Gustave Minda, dit « Gu », s’évade de la prison où il purgeait une peine à perpétuité et débarque à Paris chez Manouche, son ancienne petite amie, qui le cache. Grand expert du milieu, le commissaire Blot enquête sur l’affaire et reconnaît un peu plus tard la patte de Gu dans le meurtre de deux malfrats qui tentaient de faire chanter Manouche. Celle-ci part pour Marseille où elle parvient à organiser le départ du fugitif. Mais Gu veut se refaire avant de gagner l’étranger et décide d’accepter une proposition dangereuse : attaquer, avec trois complices, un convoi de fonds et liquider ceux qui l’accompagnent… »
Adapté du roman de José Giovanni, « le dernier film en noir et blanc de Jean-Pierre Melville procède à une synthèse parfaite des éléments contenus dans ses polars précédents, annonce l'épure stylistique et prépare l’abstraction glaciale de la trilogie en couleurs à venir avec Alain Delon. "Le Deuxième Souffle" supprime les détails pittoresques attachés à la description de la pègre ».
Réalisé après Le Doulos (1962) et L’Aîné des Ferchaux (1963), ce « film récuse l'idée de réalisme (c'est le premier pas vers l'abstraction glacée du « Samouraï ») tout en se débarrassant d'un certain folklore. Gu (Lino Ventura, admirable) est dénué du charme romantique des bandits. Il est essentiellement mû par son instinct de survie et son code de l'honneur, et ne connaît que le règne de la violence et de la fuite ».
Melville « ne se livre à aucune apologie du gangstérisme, mais il s'identifie à des hommes qui vivent hors du monde et de toute contingence sociale ».
Paul Meurisse « interprète le plus beau personnage de flic de toute l'œuvre de Melville. La scène où il reconstitue en présence de témoins l'échange de coups de feu survenu dans un bar, tournée en un seul plan, constitue un morceau d'anthologie, tout à fait représentatif de la maîtrise technique et narrative du cinéaste ». "Gu (Lino Ventura, admirable) s’évade de prison et renoue avec ses complices du Milieu parisien. Transformé en bête traquée, accusé de trahison par des gangsters rivaux, il accomplit une dernière mission : l’attaque d’un convoi d’or dans la région marseillaise. Tiré d’un roman de José Giovanni, Le Deuxième Souffle est un des titres majeurs de la filmographie de Jean-Pierre Melville. C’est son dernier film en noir et blanc. Il procède à une synthèse parfaite des éléments contenus dans ses polars précédents, et annonce l’épure stylistique de la trilogie en couleur avec Alain Delon. Le Deuxième Souffle supprime les détails pittoresques attachés à la description de la pègre. Le film récuse l’idée de réalisme tout en se débarrassant d’un certain folklore mythologique. C’est le premier pas vers l’abstraction glacée du Samouraï. La notion de morale, si importante chez les gangsters, est bafouée tout au long du récit, rythmé par les mensonges et les doubles jeux. Gu est dénué du charme romantique des bandits. Il est essentiellement mu par son instinct de survie et son code de l’honneur, et ne connaît que le règne de la violence et de la fuite. Melville ne se livre à aucune apologie du gangstérisme, mais il s’identifie à des hommes qui vivent hors du monde et de toute contingence sociale. Paul Meurisse interprète le plus beau personnage de flic de toute l’œuvre de Melville. La scène où il reconstitue en présence de témoins l’échange de coups de feu survenu dans un bar, tournée en un seul plan, constitue un admirable morceau d’anthologie, tout à fait représentatif de la maîtrise technique et narrative du cinéaste", a analysé Olivier Père.
Diffusé en novembre 2017, "Le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville avec Lino Ventura, Paul Meurisse et Michel Constantin a attiré 2, 062 millions de téléspectateurs et 8,8% de PdA. Il s'agit de la meilleure audience 2017 de la chaîne depuis Polisse de Maïwenn en novembre 2014 (2,655 millions de téléspectateurs et 10,1% de PdA)."
"Le Samouraï"
"Le Samouraï" est un film réalisé par Jean-Pierre Melville en 1967 et interprété par Alain Delon, Nathalie Delon, François Périer, Cathy Rosier, Jacques Leroy, Michel Boisrond, Jean-Pierre Posier, Catherine Jourdan. "Un tueur à gages tente d’échapper à la fois au "milieu" et à la police… Devenu mythique, ce film policier de Jean-Pierre Melville renouvelle le genre par sa touche dépouillée, désabusée et glaciale. Avec Alain Delon, fascinant." "Jef Costello, un tueur à gages, est engagé pour exécuter le patron d’une boîte de nuit. Alors qu’il remplit son contrat, Valérie, la pianiste de l’établissement, le surprend. Malgré l’alibi qu’il s’est forgé avec la complicité de Jane, sa maîtresse, Jef est suspecté par le commissaire chargé de l'enquête. Quant à l’instigateur du meurtre, il aimerait bien se débarrasser de ce tueur qui en sait trop. Sur la passerelle où sa prime doit lui être versée, deux hommes tentent d’abattre Jef…" "Le samouraï est une étape décisive vers l’abstraction glacée qui caractérise la dernière partie de la filmographie de Jean-Pierre Melville. La rencontre entre le cinéaste et Alain Delon, tueur à gages à la tristesse minérale, donne naissance à une œuvre désincarnée, une épure de film noir. Le minimalisme de l’action s’accompagne d’une stylisation extrême des costumes (l’imperméable et le chapeau de Delon) et surtout des décors (des rêves de commissariat et de night-club). Les deux titres suivants avec Delon, Le cercle rouge et Un flic (ultime film de Melville et poème à la gloire de l’acteur), poursuivront cette approche fantasmatique du cinéma et des stars masculines. Car ces trois films sont aussi un écrin amoureux pour l’icône Delon, silhouette rigide et opaque, obsédée par la mort." "Jean-Pierre Melville définissait Le Samouraï (1967), film étrange et beau, comme « une longue méditation sur la solitude. » et aussi comme « le portrait d’un schizophrène paranoïaque », a analysé Olivier Père. Et de poursuivre : "Dès le premier plan du générique – une silhouette d’homme étendue sur un lit, dans une chambre miteuse minutieusement reconstituée en studio et donc plus abstraite que réaliste, le cadre rigide se met soudainement à vaciller en légers zooms et tremblement de caméra à l’apparition des premières notes de la musique sublime de François de Roubaix, pour immédiatement retrouver son immobilité tombale. Que s’est-il passé ? Crise de nerfs de Melville devant la beauté d’Alain Delon, mort en sursis déjà sur son linceul dès la première image ? On ne le saura jamais". Et de conclure : "Le film regorge ainsi de détails déstabilisants et de trouvailles géniales et invisibles qui transportent le spectateur exactement là où Melville veut l’emmener. Superbe plan où la caméra adopte soudain le point de vue du miroir dans lequel Delon ange narcissique ajuste parfaitement son chapeau ; raccord improbable où Delon impassible dégaine plus vite que son ombre pour exécuter son contrat, un propriétaire de boîte de nuit ; évidemment, le plan iconique de la mort de Jeff Costello (car s’est ainsi que s’appelle Delon dans le film), qui abattu par la police se fige en statue de marbre, les bras étrangement en croix sur le torse, gants blancs sur manteau sombre, avec un mince filet de sang à la commissure de la lèvre gauche qui le fait ressembler à un vampire, créature de la nuit suppliciée sous les yeux de sa proie, une belle chanteuse métisse.
"Le Cercle rouge"
"Le Cercle rouge" est un film réalisé par Jean-Pierre Melville (1970). « Melville, Delon, Bourvil, Montand : des figures emblématiques réunis dans un chef-d'œuvre du polar français, à la fois austère et stylisé » précédé par Le Samouraï (1967).
« Çakya Muni le solitaire dit Sidarta Gautama le sage dit le Bouddah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : - Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » C’est sur cette citation apocryphe de Râmakrishna que s’ouvre le film.
« Escorté par le commissaire Mattei dans un train de nuit, un malfrat du nom de Vogel parvient à fuir en sautant du wagon. Une importante battue policière est alors organisée, à laquelle il réussit à échapper. Le même jour, Corey est libéré après cinq ans de détention. Le hasard va réunir les deux voyous... »
Un « polar crépusculaire hanté par des figures hiératiques aux prises avec un monde en perte d'humanité : avant-dernier film de Melville, dernière apparition d'un Bourvil déjà très malade, « Le cercle rouge » est une des œuvres les plus stylisées de la tradition des policiers à la française ».
« Rythmé par d'étonnantes séquences silencieuses, où des personnages archétypaux jusqu'à l'abstraction semblent ferrés par leur solitude et l'inéluctabilité de leur destin, le film vise à l'épure de la tragédie classique ».
Pour persuader André Bourvil – c’est ainsi qu’il est identifié dans le générique du film - de sa crédibilité de commissaire de police, Jean-Pierre Melville l’avait conduit chez Goulard, un chapelier du boulevard de Sébastopol à Paris. Tous deux avaient choisi un chapeau et Bourvil s’était promené en arborant son feutre. Sans se ridiculiser.
Melville demande à ses acteurs de retourner la scène finale. André Bourvil s’avance vers la caméra, suivi de son adjoint incarné par Marcel Bozzuffi. Il lui dit : « Vous savez comment j'ai fait pour arriver à la solution de cette affaire ? Eh bien, c'est tout simplement en appliquant... » et taquin, Bourvil chante a capella La Tactique du gendarme. Marcel Bozzuffi demeure impavide. Ce qui fait rire Bourvil qui continue de chanter sa célèbre chanson comique. Finalement, Marcel Bozzuffi comprend qu’il peut sourire…
"Le Cercle rouge" de Jean-Pierre Melville - Un regard, une minute" ("Vier im roten Kreis" von Jean-Pierre Melville - Ein Film, eine). "Réalisé en 1970 "Le Cercle rouge" est un film somme dans l’œuvre de J-P Melville. Le cinéaste y pousse à l’extrême son goût pour l’abstraction et le fétichisme. Il y rassemble aussi ses thèmes de prédilection, la solitude, le destin, la mort. Melville ne filme pas la réalité mais des idées, des rêves glacés, des fantasmes, avec un souci du détail et du geste inoubliable."
"Un flic"
Arte diffusera le13 avril 2026 à 21 h "Un flic" (Der Chef) de Jean-Pierre Melville (1972).
"Un flic (Alain Delon) et son ami gangster (Richard Crenna) jouent au chat et à la souris et se partagent les faveurs de Catherine Deneuve, ange de la mort qui traverse le film comme une image glacée. Stylisé jusqu’à l’abstraction, le génial dernier film de Melville est plus que jamais un hommage à Delon."
"Après le hold-up d'une banque, le commissaire Édouard Coleman est chargé de l'enquête. Il découvre que son meilleur ami, Simon, est impliqué dans l'affaire et que le produit du braquage est destiné à acheter de la drogue. Or, la jeune femme avec qui il vient d’entamer une liaison, Cathy, est aussi la maîtresse de celui qu’il doit traquer…"
"Au moment de sa sortie, le génial Un flic dérouta le public et la critique car Melville y succombe sans frein aucun aux sirènes de l’abstraction, à un degré jamais atteint au cinéma, y compris dans ses films précédents. Le ton est donné dès la séquence inaugurale, un hold-up silencieux dans le cadre insolite d’une banque en bord de mer, dans un paysage à l’architecture géométrique tout en lignes de fuite, désert et balayé par le vent et la pluie. Les acteurs ne sont plus que des silhouettes désincarnées, masquées, fantomatiques."
"Melville ne cherche même pas à camoufler les artifices des décors en studios, la fausseté des maquettes de train et d’hélicoptère lors d’une scène d’action. Au contraire il les exagère et les magnifie, à l’instar d’un autre grand formaliste français qui vient de reconstruire une ville entière pour les besoins de son chef-d’œuvre Playtime, Jacques Tati."
"Son scénario n’est qu’un prétexte pour mettre en scène plusieurs jeux de miroirs. Un flic (Alain Delon) et son ami gangster (Richard Crenna) jouent au chat et à la souris et se partagent les faveurs d’une beauté blonde, Catherine Deneuve, ange de la mort qui traverse l’œuvre comme une image glacée, loin des enjeux émotionnels de ce film d’hommes."
"C’est en réalité Melville – et à travers lui les autres acteurs – qui regarde Delon, policier solitaire traversant tel un somnambule le Paris nocturne, de décors de boîtes de nuit en décors de commissariat, aussi stylisés les uns que les autres."
Un flic (1972) est "le dernier film réalisé par Jean-Pierre Melville un an avant sa disparition, et son troisième avec Alain Delon qu’il avait filmé pour la première fois dans Le Samouraï en 1967. Avec Le Cercle rouge et surtout Un flic Jean-Pierre Melville amplifie jusqu’à la folie cette approche fantasmatique et fétichiste du cinéma, sa fascination pour les stars masculines, et pour Alain Delon en particulier. Car ces trois films sont aussi des écrins amoureux pour l’icône Delon, silhouette frigide et opaque obsédée par la mort", analyse Olivier Père pour Arte.
"Au moment de sa sortie le génial Un flic dérouta le public et la critique car Melville y succombe sans frein aucun aux sirènes de l’abstraction, à un degré jamais atteint au cinéma y compris dans ses films policiers précédents. Le ton est donné dès la séquence inaugurale, un hold up silencieux dans le cadre insolite d’une banque en bord de mer, dans un paysage à l’architecture géométrique toute en lignes de fuite, désert et balayé par le vent et la pluie, avec une lumière bleue métallique dans laquelle baignera tout le métrage. Les acteurs ne sont plus que des silhouettes désincarnées, masquées, fantomatiques, Melville ne cherche même pas à camoufler les artifices des décors en studios, la fausseté des maquettes de train et d’hélicoptère lors d’une scène d’action. Au contraire il les exagère et les magnifie, à l’instar d’un autre grand formaliste français qui venait de reconstruire une ville entière pour les besoins de son chef-d’œuvre Playtime, Jacques Tati", souligne Olivier Père.
Et Olivier Père de conclure : "Le scénario d’Un flic n’est qu’un prétexte pour mettre en scène plusieurs niveaux de jeux de miroirs. Un flic (Alain Delon) et son ami gangster (Richard Crenna) jouent au chat et à la souris et se partagent les faveurs d’une beauté blonde – Catherine Deneuve, ange de la mort qui traverse le film comme une image glacée, loin des enjeux émotionnels de ce film d’hommes. Le sujet d’Un flic, c’est en effet Melville – et à travers lui les autres acteurs du film – qui regarde Delon, policier solitaire qui traverse le Paris nocturne tel un somnambule, de décors de boîtes de nuit en décors de commissariat, aussi stylisés les uns que les autres. Dans Le Samouraï on remarquait l’androgynie des deux personnages féminins du film : la chanteuse métisse aux cheveux courts et Nathalie Delon, double d’Alain en effet. Dans Un flic Melville ira plus loin vers cette ambigüité sexuelle qui n’en est plus vraiment une : la prostituée blonde indicatrice de police qui renseigne amoureusement Delon, traitée avec tendresse puis violemment rudoyée par ce dernier, est un travesti… Révélation troublante, à peine esquissée. Un ange passe, un masque tombe".
Acteurs : Lino Ventura, Paul Meurisse, Raymond Pellegrin, Christine Fabréga, Marcel Bozzuffi, Michel Constantin
Auteur : José Giovanni
Sur Arte les 27 novembre 2017 à 20 h 50, 28 novembre 2017 - 13.35 / 4 décembre 2017 - 13.35 / 29 mars 2020 - 20.55 / 1 avril 2020 - 13.35 / 16 avril 2020 - 13.35
Avec Alain Delon (Edouard Coleman), Catherine Deneuve (Cathy), Richard Crenna (Simon), Riccardo Cucciolla (Paul Weber), Simone Valère (la femme de Paul), Michael Conrad (Louis Costa), Léon Minisini (Mathieu la Valise)
Sur Arte les 6 septembre 2021 à 20 h 55, 8 septembre 2021 à 13 h 35, 13 avril 2026 à 21h, 17 avril 2026 à 13 h 35, 26 avril 2026 à 13 h 30