En 1858, les dirigeants du Vatican enlèvent Edgardo Mortara, enfant juif né en 1851 à Bologne (alors dans les États pontificaux) car ils ont appris qu'il avait été baptisé, à l'insu de sa famille et de lui, en secret, par sa nourrice catholique. L'enfant reçoit une instruction religieuse catholique et fait une carrière dans l'Eglise catholique Arte diffusera le 10 mai 2026 à 21 h 00 « L'enlèvement » de Marco Bellocchio.
Manuscrits hébreux d’Italie dans les collections de la BnF
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En 1858, les dirigeants du Vatican enlèvent l'enfant âgé de sept ans car ils ont appris qu'il avait été baptisé, à l'insu de sa famille et de lui, en secret, par sa nourrice catholique. L'enfant reçoit une instruction religieuse catholique et fera une carrière dans l'Eglise catholique.
L'affaire est médiatisée, et diverses personnalités tentent d'obtenir du pape qu'il rende l'enfant à sa famille. En vain. Le scandale prend une dimension internationale.
Edgardo Mortara décède à Bressoux (Belgique) en 1940.
« L'enlèvement »
Arte diffusera le 10 mai 2026 à 21 h 00 « L'enlèvement » (Rapito) de Marco Bellocchio.
« Pour avoir été baptisé à l’insu de ses parents, un petit garçon est arraché par l’Église catholique à sa famille juive. S’emparant d’une histoire vraie qui secoua l’Italie du XIXe siècle, Marco Bellocchio dénonce dans un drame bouleversant la violence de l’arbitraire religieux. »
« 1852. Alors que s’allument les premiers feux de l’unification italienne, Bologne appartient encore aux États pontificaux – le pouvoir temporel y est exercé par l’Église, sous la souveraineté du pape Pie IX. »
« Dans une maison du quartier juif de la ville, le petit Edgardo, l’un des huit enfants de la famille Mortara, est baptisé dans son berceau, en secret, par sa jeune nourrice catholique qui le croit à l’article de la mort. »
« Apprenant les faits six ans plus tard, le tribunal du Saint-Office ordonne, par la voix du père inquisiteur monseigneur Feletti, d’enlever l’enfant à sa famille : désormais catholique, Edgardo a vocation à être élevé dans le giron de l’Église. Il est envoyé à Rome dans le collège de catéchumènes attaché au Saint-Siège, où il est patiemment converti sous l’œil de Pie IX lui-même, sans que ses parents ni la communauté juive ne parviennent à s’y opposer. »
« Alors que l’affaire s’ébruite, soulevant l’indignation au-delà des frontières italiennes, et que la communauté catholique se déchire, le pape, intransigeant et voyant son pouvoir s’effriter, s’arc-boute sur les principes du droit canonique. Pendant ce temps, le garçon, bon élève, oublie peu à peu ses racines hébraïques… »
« Après avoir abordé l’affaire Aldo Moro dans sa série Esterno notte, c’est d’un autre enlèvement – et d’un autre traumatisme, plus ancien, de l’histoire italienne – que s’empare Marco Bellocchio. Le réalisateur du Traître retrace cette affaire stupéfiante sous son angle politique, mais aussi intime : à travers les yeux inquiets du jeune Edgardo, retenu prisonnier, qui découvre avec sidération les symboles angoissants de la liturgie catholique, avant que sa conversion forcée ne se mue progressivement en syndrome de Stockholm. »
« Alors que les troupes italiennes gagnent Rome, en 1870, on le retrouvera, jeune adulte, se débattant avec son identité clivée et avec sa propre famille, qu’il a délaissée pour celle de l’Église. »
« De Pie IX, Bellocchio brosse un portrait acerbe – imaginant, notamment, une réjouissante plongée dans son inconscient, avec ce rêve où le souverain pontife voit une armée de rabbins fondre sur son lit pour le circoncire de force. »
« Un récit bouleversant et magistralement mis en scène, qui expose toute la violence de l’arbitraire religieux et de l’endoctrinement. En cela, il se montre singulièrement contemporain.
Meilleurs scénario adapté, décor, costumes, maquillage et coiffure, Prix David di Donatello 2024 – Meilleur scénario, Valladollid 2023 – Meilleur film, Golden Globes Italie 2023 – Compétition officielle, Cannes 2023
NOTE D'INTENTION DU RÉALISATEUR MARCO BELLOCCHIO
« L’histoire de l’enlèvement de cet enfant juif, Edgardo Mortara, m’intéresse particulièrement parce qu’elle me permet, avant tout, de mettre en scène un crime commis au nom d’un principe absolu. “Je t’enlève parce que Dieu l’a voulu ainsi. Et je ne peux pas te rendre à ta famille. Tu es baptisé et, de ce fait, tu es catholique pour l’éternité.” C’est le “non possumus” du pape Pie IX. Il serait donc juste, pour garantir son salut dans l’au-delà, de briser la vie d’un individu, en l’occurrence d’un enfant n’ayant pas, du fait de son jeune âge, la force de résister ni de se rebeller. Sa vie sera brisée à jamais et ce même si le petit Mortara, rééduqué par les prêtres, restera toujours fidèle à l’Église catholique. Il deviendra prêtre lui-même, par un fascinant mystère que seule la volonté de survie ne peut suffire à expliquer. Car Edgardo, une fois Rome libérée, restera malgré tout fidèle au pape. Qui plus est, il essaiera jusqu’à la mort de convertir sa famille qui n’a pas voulu renier la religion juive.
L’enlèvement d’Edgardo Mortara est aussi un crime contre une famille tranquille, moyennement aisée, respectueuse de l’autorité (qui est encore, à Bologne, celle du pape-roi), à une époque où souffle sur l’Europe un vent de liberté, où partout s’affirment des principes libéraux et où tout est en train de changer. L’enlèvement du petit Edgardo symbolise donc la volonté désespérée, ultraviolente, d’un pouvoir déclinant qui essaie de résister à son propre effondrement, en contrattaquant. Les régimes totalitaires ont souvent de tels soubresauts qui leur donnent, pour un temps seulement, l’illusion de la victoire (un bref spasme avant la mort).
Au-delà de l’extrême violence de cet acte, je voulais raconter le désarroi du petit Edgardo, sa douleur après la séparation forcée, mais aussi ses efforts pour chercher à concilier la volonté de son deuxième père, le pape, avec celle de ses parents qui cherchent à tout prix à le faire revenir parmi eux, avec acharnement pour sa mère, et de façon plus tempérée pour son père, qui pense avant tout au bien-être de l’enfant.
Toute sa vie, Edgardo a tenté une réconciliation impossible, il n’a jamais renié ses parents, ses origines, sans toutefois se résoudre au fait que sa mère reste juive jusqu’à la mort.
Mais il n’est jamais devenu le jouet de la papauté et cette conversion, qu’il a pourtant revendiquée avec ténacité, ne sera pas exempte de rébellions inattendues, plus ou moins conscientes, comme en témoignent ses souffrances et les maladies répétées qui l’ont contraint à garder le lit pendant de longues périodes. Il a payé dans sa chair cette adhésion à la foi catholique jamais remise en question. Le bonheur n’a jamais été pour lui qu’un souvenir, toujours plus fané, des années d’avant l’enlèvement, quand il n’avait pas encore sept ans.
Comme je l’ai dit, l’autre énigme de cette histoire est bel et bien la conversion d’Edgardo. L’enfant se convertit et restera toute sa vie fidèle à son deuxième père, le pape Pie IX. Pourquoi ? La thèse qui prévaut est qu’il était alors trop jeune et influençable pour pouvoir résister. C’était la conversion ou la mort. Ce que l’on appellerait aujourd’hui le syndrome de Stockholm...
Bien sûr, je ne cherche pas à trouver une explication “simple”, mais assurément, cette conversion radicale, sans qu’à aucun moment Edgardo n’ait le moindre doute, rend son personnage encore plus intéressant. Il nous entraîne dans des mondes invisibles à nos yeux mais qui existent pour beaucoup de gens. On peut décider d’observer le “phénomène” de l’extérieur ou bien, avec amour et empathie, essayer simplement de mettre en scène un enfant victime d’une violence morale puis un homme qui, demeuré fidèle à la foi de ses bourreaux (qu’il prend pour ses sauveurs), finit par devenir un personnage qui se passe de toute explication rationnelle. Ceci est un film, pas un livre d’histoire ni de philosophie. Il n’a pas de visée idéologique. »
NOTE HISTORIQUE PAR PINA TOTARO, CONSEILLERE HISTORIQUE
« Le film raconte la vie d’Edgardo Mortara, dont le destin se confond presque avec les événements historiques les plus marquants du Risorgimento : la chute du pouvoir temporel des papes, la prise de Rome et l’unification du pays.
Edgardo Mortara est né à Bologne en 1851 dans une famille juive, sixième des huit enfants de Salomone (Momolo) Mortara et de Marianna Padovani. En 1857, il est soustrait à sa famille (“enlevé” serait plus exact, étant donné la violence de l’événement) par les gendarmes de la papauté et conduit à Rome, sur mandat du Saint-Office de l’Inquisition, sous le contrôle direct du pape Pie IX. Aucun motif n’est précisé sur l’ordre d’arrestation. On découvrira plus tard qu’une servante catholique avait été au service de la famille Mortara au moment où le petit Edgardo, âgé d’un an passé, avait connu un épisode de fièvre extrême. En réalité, l’enfant n’avait jamais été en danger de mort mais craignant pour sa vie, la jeune servante Anna Morisi l’avait fait baptiser en secret, afin de lui éviter, dira-t-elle, de rester à jamais dans les limbes où sont condamnées à errer les âmes des enfants morts sans baptême.
C’est ainsi qu’Edgardo sera conduit à Rome dans la “Maison des catéchumènes et des néophytes” (“Domus Catecumenorum”, comme on peut le lire sur la porte d’entrée du collège, dans un des plans du film). Il s’agit d’un séminaire créé pour la conversion, entre autres, des Juifs et des Musulmans. Dès lors, Edgardo y recevra, parmi un grand nombre d’autres enfants issus de différentes religions, une éducation catholique rigoureuse et se formera à la prêtrise.
Les tentatives répétées de ses parents pour ramener leur fils chez eux s’avéreront inutiles. Brisés par cet enlèvement, les époux Mortara n’hésiteront pas à employer toutes leurs ressources, y compris financières, pour obtenir justice. Les diverses communautés juives, en Italie et à l’étranger, se mobiliseront pour les soutenir dans ce qui deviendra rapidement un véritable scandale international.
Avec la libération de Bologne de la domination pontificale en 1859, l’affaire semblait sur le point de pouvoir trouver une issue favorable. En effet, un décret publié par le nouveau gouvernement laïque établissait l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de religion, et l’abolition de l’Inquisition dans les anciens États pontificaux. L’Inquisiteur en personne, le dominicain Pier Gaetano Feletti, était arrêté et jugé pour l’enlèvement du jeune Edgardo. L’issue de ce procès fut néanmoins décevante : le tribunal accueillit favorablement la thèse soutenue par l’avocat de la défense, Francesco Jussi, selon laquelle l’inquisiteur n’avait fait que se conformer aux lois en vigueur à l’époque, obéissant aux ordres de ses supérieurs et du pape en personne. Ainsi, le premier procès pénal mené à Bologne par le nouveau régime se conclut par l’acquittement du père Feletti.
Tandis que Pie IX répond à la tentative du gouvernement italien d’entrer dans Rome avec le consentement de l’Église par un “Non possumus” sans appel, cette formule exprime aussi le refus inflexible de la papauté qu’Edgardo soit rendu aux siens, comme le monde entier le lui réclame.
Ainsi, l’Affaire Mortara s’inscrit de façon dramatique dans un contexte historique qui n’est plus seulement italien ni exclusivement juif et dont les figures principales sont le pape Pie IX, l’empereur Napoléon III, Camillo Cavour et le secrétaire de l’État du Saint Siège, Giacomo Antonelli. Ce dernier, présageant l’issue de la “question romaine”, affirma, de façon assez significative : “Nous sommes finis ! Nous sommes finis !”.
Le 20 septembre 1870, la “brèche de Porta Pia” marquait la fin des États pontificaux et du pouvoir temporel des papes. Riccardo, frère aîné des Mortara, fut parmi les premiers à franchir les murs de la ville éternelle ce jour-là. Le retour d’Edgardo dans sa famille était enfin possible. Mais ce dernier refusa d’abandonner le couvent des Chanoines réguliers du Latran à Saint-Pierre-aux-Liens, où il vivait apparemment en accord avec la politique du pape dont il alla jusqu’à prendre le nom, Pie, au moment d’être ordonné prêtre. La pression exercée sur lui dans son enfance fut sûrement trop forte et les logiques du conditionnement subi trop subtiles pour qu’il ait pu s’y soustraire et ne pas en porter les traces jusque dans sa vie d’adulte.
Edgardo Mortara continua donc à faire oeuvre de prosélytisme en faveur de la Sainte Église romaine jusqu’à sa mort, survenue au monastère des Chanoines réguliers de Bouhay, en Belgique, en 1940. Ainsi s’achève une affaire tragique à bien des égards, dans laquelle la politique et les moyens d’information jouèrent un rôle décisif. On peut toujours discuter des torts respectifs des uns et des autres. Face à la violence des événements, la mémoire privée et collective se brouille, se reformule et se reconstruit. »
MATIERE A DEBAT
Les États pontificaux
« Plusieurs lignes narratives se chevauchent et s’entrecroisent dans L’Enlèvement. Il y a d’abord celle de l’Histoire qui n’est pas, ici, une simple toile de fond puisqu’elle détermine le destin des personnages, en noue ou déjoue les intentions. Gage de rigueur factuelle du drame, les dates et informations qui s’inscrivent en rouge, à intervalles plus ou moins réguliers sur l’écran, scandent la marche des événements historiques qui précipite celle de l’enlèvement du garçonnet et son corollaire (familial, moral, religieux, politique, judiciaire, etc.).
L’histoire du film débute en 1852 (Edgardo, né le 27 août 1851, n’a, alors, que six mois). La péninsule italienne est morcelée en plusieurs territoires. Bologne, nous informe le premier carton, appartient aux États pontificaux qui, depuis 754, sont placés sous l’autorité temporelle du Pape-roi. Ces États doivent leur développement aux donations territoriales faites successivement au Pape par des souverains voisins, mais aussi grâce aux prises effectuées par l’armée pontificale et ses alliés.
Au milieu du XIXe siècle, ces États couvrent l’actuel centre de l’Italie (le Latium), l’Ombrie, les Marches et la Romagne. Le Pape Pie IX (1792-1878), élu en 1846, y règne en despote. Or, en 1859, la ville de Bologne s’insurge contre la toute-puissance de son gouvernement. Le souverain théocrate, alors en délicatesse avec Napoléon III dont il perd le soutien diplomatique et militaire, assiste dans l’impuissance et la rage (comme le souligne Marco Bellocchio) au soutien des armées napoléoniennes au royaume du Piémont-Sardaigne en route vers l’unification de l’Italie (le Risorgimento).
Perdue en 1860, la Romagne est alors rattachée au Piémont, puis l’Ombrie et les Marches après que Garibaldi a défait l’armée pontificale (1861). Seule la région de Rome tient encore. Enfin, profitant de la guerre franco-prussienne, le nouveau royaume d’Italie s’empare de Rome en 1870, mettant fin aux États pontificaux et obligeant le Pape à se replier définitivement dans son palais du Vatican.
Pouvoir absolu du Pape Pie IX
La fiction de L’Enlèvement s’inspire d’un fait divers fondé sur les lois pontificales selon lesquelles un enfant passé par le baptême est chrétien, peu importe qu’il soit né juif.
Pour en faire appliquer le principe qui prévaut à Bologne, le Père inquisiteur Pier Gaetano Feletti, bras armé de Pie IX sur ordre de qui il agit (comme le révélera le procès de 1860, permettant de le disculper), n’hésite pas à faire mander les gendarmes pontificaux afin d’enlever, sans autre délai que celui de 24 heures, un enfant, qui n’a pas encore sept ans, à sa famille. La formule dogmatique non
possumus (« nous ne pouvons pas »), alors brandie par le Pape, cadenasse toute forme de récrimination envers « ce qui doit être ». Le dogme apparaît comme le verrou arbitraire de la toute-puissance papale. « Un dogme, comme le formulera plus tard le docile Edgardo à la table de son nouveau « père » alors aux anges, est une vérité de foi, à laquelle on croit sans poser de question, sans discuter, car elle vient directement de Dieu. » Le dogme, enfin, est un rempart « absolu » pour le Pape, une muraille derrière laquelle il se sait, fort jusqu’alors de ses appuis politiques, diplomatiques et militaires, solidement protégé – jusqu’à la brèche de la Porte Pia en 1870, mettant un point final à son règne temporel.
Alors même qu’un mouvement d’union nationale gronde sous ses fenêtres et que l’émoi suscité par le rapt du petit Edgardo donne lieu à une rude campagne de dénonciation et de caricature dans la presse européenne et sur les planches des théâtres d’Amérique (Boston), le Pape n’entend pas renoncer à ses pleins pouvoirs prosélytes. Il s’insurge même, dans un élan de morgue colérique, révélateur de son caractère tyrannique caché sous le masque de l’onctuosité (excellente composition de Paolo Pierobon), des avertissements que lui adresse le pourtant diplomatique Cardinal Antonelli ; il se défie du double mouvement de révolte qui se dresse en même temps sur son chemin en cette fin de décennie 1850. Mais, au fond, ce Pape antisémite aux petits pieds, qui humilient les rabbins après les avoir menacé de leur « faire du mal, beaucoup de mal » et de les renvoyer dans leur « trou », ou encore de soumettre leur ghetto à la stigmatisation d’un nouveau couvre-feu, se sait de plus en plus menacés. L’animation graphique des caricatures de presse du « Pape ravisseur » et la séquence onirique de circoncision en rendent plus palpables les doutes et angoisses qui le minent. Et c’est parce que le Pape a peur qu’il ordonne en urgence le baptême officiel d’Edgardo, point de départ du long cheminement du jeune garçon vers la foi catholique.
Nouveau converti, (é)perdu et « sauvé »
L’Enlèvement est le récit d’une sombre affaire, digne des plus noires périodes de l’obscurantisme religieux, depuis l’époque médiévale jusqu’aux XVII-XVIIIe siècles. Sa dramaturgie s’appuie sur une ouverture délibérément mystérieuse, moteur de tension dramatique et de suspense. En retardant l’explication sur l’ondoiement secret auquel s’est livrée Anna Morisi, la crédule servante des Mortara (pensant Edgardo mortellement malade, elle a voulu le sauver des limbes, la région située à la « marge » de l’enfer), le cinéaste place le spectateur au même niveau d’incompréhension et de sidération des parents du jeune garçon. Espionnage ancillaire, dénonciation, rapt d’enfant, décors anciens, mouvement et nombre des comédiens (excellents !), cadrages resserrés, éclairage en clair-obscur, tout dans l’ouverture de L’Enlèvement fait cinéma, fonctionne comme un gage de romanesque sur la reconstitution de la fresque historique promise par le contrat de lecture (et premier carton) du film.
Cette tension initiale est vite prise en charge par le sort réservé à Edgardo, déplacé et installé dans la maison des catéchumènes à Rome pour y être converti au catholicisme. Un va-et-vient, ou montage alterné, entre la nouvelle vie du garçonnet et ses parents, qui ont pris langue avec la communauté rabbinique pour le récupérer, se met en place jusqu’à la double rencontre d’Edgardo avec les siens, permettant de vérifier l’étendue du chemin parcouru par celui-ci qui ne « reconnaît » plus guère ses parents. Cette structure parallèle des fils du récit présente de nombreux points de résonnance entre la famille et leur enfant, qui s’éloigne à mesure que celle-ci tente de s’en rapprocher.
À l’échec, par exemple, du procès engagé par la famille répond la confirmation du baptême d’Edgardo. Les images se croisent alors et s’entrechoquent dans un vaste mouvement opératique de la mise en scène entrelacée d’une musique stridente à effet dramatique renforcé. À la douleur du père qui se frappe la tête du poing répond la gifle de réconciliation, ou geste de paix et d’amitié, adressée par le prêtre sur la joue d’Edgardo et de ses coreligionnaires. Les scènes se font écho, parfois se répètent et s’opposent comme celles encore où Edgardo se réfugie sous les jupes de sa mère pour échapper à son sort, puis, plus tard, sous les vêtements du Pape lors d’une pacifique partie de cache-cache. D’une protection l’autre, l’enfant s’égare évidemment, perd une mère et trouve un nouveau repère. Aussi, longtemps, le soir, Edgardo se couvre-t-il les yeux pour réciter sa prière, mais voit bientôt apparaître en lui une foi nouvelle, fruit d’un difficile conflit intérieur, d’un cheminement spirituel plein de doutes, de questionnement et d’épaisse obscurité. Ce que suggèrent magnifiquement le cadre serré des images, le poids des architectures et des églises sombres, la lourde magnificence des habits et de la liturgie, mais aussi et surtout le picturalisme enténébré de la photographie du chef-opérateur Francesco di Giacomo, inspiré à la fois de la peinture réaliste et romantique de l’Italie du XIXe siècle et des oeuvres pré-impressionnistes italiennes et françaises, telle que celles d’Eugène Delacroix. »
« L'enlèvement » de Marco Bellocchio
Italie, France, Allemagne, 2023, 2 h 04 mn
Production : IBC Movie, Kavac Film, Rai Cinema, Ad Vitam Production, The Match Factory, BR, ARTE France Cinéma
Producteur : Beppe Caschetto, Simone Gattoni
Scénario : Marco Bellocchio, Susanna Nicchiarelli, d’après l’histoire vraie d’Edgardo Mortara
Image : Francesco Di Giacomo
Montage : Francesca Calvelli, Stefano Mariotti
Musique : Fabio Massimo Capogrosso
Avec Paolo Pierobon (Pape Pie IX), Fausto Russo Alesi (Salomone Mortara), Barbara Ronchi (Marianna Mortara), Enea Sala (Edgardo Mortara enfant), Leonardo Maltese (Edgardo Mortara adulte), Filippo Timi (Cardinal Giacomo Antonelli)
Fabrizio Gifuni (Pier Gaetano Feletti)
Sur Arte les 10 mai 2026 à 21 h 00, 17 mai 2026 à 13 h 30, 30 mai 2026 à 13 h 30
Sur arte.tv du 08/05/2026 au 08/06/2026
Visuels : © Anna Camerlingo
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Les citations sont d'Arte, du dossier de presse et du dossier pédagogique.
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