Citations

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« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

dimanche 10 mai 2026

« Esclaves en Méditerranée XVIIe-XVIIIe siècle »

L’Institut du monde Arabe (IMA) propose l’exposition « Esclaves en Méditerranée XVIIe-XVIIIe siècle » - un phénomène ayant concerné deux millions d'êtres humains. L'histoire de la vie d'esclaves, enfants et adultes, essentiellement chrétiens et musulmans, vendus dans les marchés de Tripoli, ou d'Alger, via leurs témoignages, leurs souffrances, leurs espoirs de libération et leurs révoltes, leurs fonctions - galériens, domestiques -, leurs représentations dans les arts, et l'influence d'esclaves musulmans dans les cultures européennes. Article publié en cette Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions.

« Esclaves blancs - maîtres musulmans » par Lisbeth Jessen 
« Les routes de l'esclavage » par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant
L’exposition « Esclaves en Méditerranée XVIIe-XVIIIe siècle » évoque essentiellement les esclaves chrétiens et musulmans. Pourtant, par exemple, les juifs chassés d'Espagne en 1492 ont été capturés lors de leur voyage en bateau et leurs biens saisis. Et cette exposition ne s'interroge pas sur le lien entre l'islam et l'esclavage. Ce pan de l'Histoire aurait du/pu être abordé dans l'exposition, car la persistance de l'esclavage dans des Etats musulmans, ainsi que la pratique de l'esclavage sexuel par l'Etat islamique (ISIS, ou ISIL) et les djihadistes gazaouis ont montré que l'esclavage n'était pas un phénomène révolu d'un passé ancien.

Quid de l'aspect racial de cet esclavage islamique ? Quid d'une typologie des mises en captivité distinguant le corsaire chrétien d'un navire civil armé, autorisé par une lettre de marque (« lettre de commission » ou « lettre de course ») de leur autorité politique à attaquer en temps de guerre tout navire battant pavillon d'États ennemis, particulièrement son trafic marchand, le pirate ou forban chrétien, bandit pillant pour son compte les navires, les  villes côtières et les arrière-pays, et l'esclavagiste qui, dans le cadre d'un djihad, effectue une razzia, en biens et en personnes Infidèles, au nom d'Allah.

Bernard K. Freamon est l'auteur de "Possessed by the Right Hand: The Problem of Slavery in Islamic Law and Muslim Cultures" (Possédés par la main droite : le problème de l'esclavage dans le droit islamique et les cultures musulmanes) publié par Leyde en 2019. « Se référant aux dernières paroles apocryphes de Mahomet concernant le devoir des musulmans de prendre soin de leurs esclaves, Freamon, Afro-Américain musulman et professeur émérite à la faculté de droit de Seton Hall, affirme qu'ils « n'ont pas respecté cet admonition », ni en droit ni en pratique... Freamon exprime sa consternation face à l'approbation de l'esclavage par les érudits islamiques : « Le fait qu'ils aient ignoré, voire approuvé, les pratiques horribles des négriers et des trafiquants d'esclaves pendant plus de 1 300 ans soulève des questions profondes et profondément troublantes quant à la viabilité du droit islamique en tant qu'outil juridique efficace de réforme et de progrès, en particulier aux époques coloniale et postcoloniale. ». Face à cette situation, Freamon s'interroge : « Est-il possible d'abolir juridiquement l'esclavage dans les communautés du monde musulman qui cherchent à se conformer à la charia ou qui s'en considèrent comme telles ? » Il reconnaît que « trouver un droit à la liberté face à l'esclavage dans les sources islamiques traditionnelles est une entreprise difficile », mais insiste sur le fait qu'« un examen attentif, détaillé et critique des sources », mené selon « une approche novatrice et dynamique », permettra d'établir « un fondement juridique pour l'élimination de l'esclavage et de la traite des esclaves dans les communautés musulmanes… même sous un gouvernement lié par la charia », a écrit Daniel Pipes, fondateur du Middle East Forum (Middle East Quarterly, Spring 2025, Volume 32: Number 2).

De plus, une différence aurait pu être davantage soulignée : par exemple, les esclaves chrétiens pouvaient bénéficier de l'aide d'un monarque chrétiens ou d'ordres rédempteurs - Trinitaires, Mercédaires - voués au rachat des captifs chrétiens. 

L’IMA a rarement promu cette exposition sur les réseaux sociaux. Présidente de l’IMA, Anne-Claire Legendre a publié sur X, ex-Twitter, le 31 mars 2026 : « Exposition inédite sur l’esclavage en Méditerranée au XVII et XVIIIe siècle. 2 millions d’esclaves musulmans, chrétiens, juifs arrachés à leur vie par les corsaires de la guerre de course. Une mémoire occultée rendue à notre histoire commune. @imarabe ».
Pourquoi a-t-elle présenté les fidèles de ces trois religions – judaïsme, christianisme, islam – dans cet ordre ? Un ordre que l’on retrouve souvent dans le dossier de presse sous la plume de commissaires de l’exposition.


Les commissaires scientifiques sont Meredith Martin, Professeure, Department of Art History, New York University, M’hamed Oualdi, Professeur, Département d’histoire, European University Institute, Florence, et Gillian Weiss, Professeure, Department of History, Case Western Reserve University, Cleveland, et la commissaire à l’Institut du monde arabe Djamila Chakour, Chargée de collections, Musée de l’Institut du monde arabe.

Ce projet a reçu un financement du Conseil européen de la recherche (ERC)dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (convention n°819353), en partenariat avec Sciences Po, ERC European Research Council, European University Institute, Union Européenne (UE)

L’IMA a organisé des actions éducatives et médiations :  visites guidées, pour les individuels et les groupes, après-midi enseignants – « enseignants et personnels éducatifs sont conviés à la découverte de l’exposition lors d’un temps dédié mené par M’hamed Oualdi (Professeur, European University Institute, Florence), co-commissaire de l’exposition » -, la table ronde « Fêter le retour des captifs en Europe et au Maghreb à l’époque moderne », des conférences, projections de films du monde Arabe, performances, lectures, spectacles "confiés à un artiste de la scène contemporaine, pour élargir les perspectives de l’exposition dans ses résonances avec les sociétés contemporaines", sélection dans sa bibliothèque, « pour prolonger et approfondir le thème de l’exposition, de « ses riches ressources documentaires - livres, articles et films documentaires - retraçant l’histoire de l’esclavage sur les deux rives de la Méditerranée, du Moyen Age jusqu’à nos jours », une bibliographie en ligne et possibilité de prêts à domicile, et dans sa librairie, des « ouvrages, pour adultes et jeunes lecteurs, [afin] d’explorer et d’approfondir les enjeux historiques, culturels et mémoriels liés à l’esclavage en Méditerranée. »

Des conférences ont eu pour thèmes : « L’esclavage en Méditerranée à l’époque et ses liens avec les autres traites d’esclaves dans le monde atlantique, en Afrique subsaharienne et au Levant », « Les récentes découvertes sur l’esclavage en Méditerranée », et au musée du Louvre « Comment présenter l’histoire de l’esclavage dans les musées ? » en présence notamment de  Djamila Chakour, Institut du monde arabe, Meredith Martin, New York University, Kevork Mourad, artiste.

L'IMA propose aux visiteurs de l'exposition "
Esclaves en Méditerranée, XVIIe et XVIIIe siècle", tiré à part (32 pages) édité par le magazine L’Histoire en collaboration avec les commissaires. Le numéro de L’Histoire du mois de mars 2026 est consacré à l’exposition et au thème de l’esclavage en Méditerranée.

L'IMA recommande aussi ces livres :
M. Martin, G. Weiss, Le Roi-Soleil en mer. Art maritime et galériens dans la France de Louis XIV, éd. de l’EHESS, 2022.
M. Oualdi, L’Esclavage dans les mondes musulmans, éditions Amsterdam, 2024.
G. Weiss, Captifs et corsaires. L’identité́ française et l’esclavage en Méditerranée, trad. de l’anglais A.-S. Homassel, Toulouse, Anacharsis, 2014.

PARCOURS DE L’EXPOSITION

« Aujourd’hui peu connu en comparaison du phénomène de l’esclavage transatlantique, l’esclavage méditerranéen naît dans l’Antiquité et ne commence à disparaître qu’au XIXe siècle.
Principalement justifié par des différences religieuses plutôt que raciales, à l’époque moderne, il entraîne la capture de plus de deux millions de personnes par des corsaires chrétiens et musulmans et leur mise en vente sur les marchés d’esclaves autour de la Méditerranée.
La plupart des captifs sont des hommes, contraints de ramer sur des galères et d’effectuer d’autres types de travaux forcés.
Cet esclavage affecte par ailleurs des femmes exploitées à des fins domestiques et sexuelles. Beaucoup parmi ces esclaves sont rachetés, ce qui signifie que leur esclavage est temporaire. Nombre d’entre eux subissent des traitements violents et doivent trouver des moyens de subsistance.
Cette exposition donne à voir plusieurs documents et œuvres témoignant de l’esclavage des chrétiens captifs en Afrique du Nord, notamment à Alger. Elle met cependant l’accent sur les esclaves maghrébins et certains Africains de l’Ouest dans les ports de Marseille, Gênes, Livourne et Malte. Principalement musulmans, ces esclaves furent désignés en Europe sous l’appellation de « Turcs » ou « Maures ». Leurs histoires oubliées ou occultées sont restituées ici à travers un ensemble de manuscrits, d’archives et d’oeuvres d’art remarquables enrichis d’écrits dans lesquels ils sollicitent un meilleur traitement et leur libération. »

QUATTRO MORI (QUATRE MAURES)
« Le monument des Quattro Mori - installé dans le port de Livourne - est certainement l’oeuvre d’art la plus connue représentant les esclaves.
En son centre, elle figure le grand-duc Ferdinand Ier de Médicis (r.1587-1609) – sculpté par Giovanni Bandini –, chef des chevaliers de Saint-Étienne, un ordre catholique basé dans le port toscan, impliqué dans des activités corsaires.
Aux quatre angles de la base, quatre captifs en bronze enchaînés, sont réalisés par le sculpteur Pietro Tacca, qui s’ inspire pour au moins deux d’entre eux de modèles réels provenant de la prison pour esclaves de la ville, ou « bagne » : un jeune homme noir surnommé Morgiano et un Turc plus âgé originaire de Salé au Maroc, nommé Alì Salettino.
Pendant trois siècles, des copies de ces motifs circulent dans toute l’Europe sous différentes formes – porcelaine, bois, voire sculptures en sucre – démontrant que l’esclavage en Méditerranée était alors largement visible, même s’il est aujourd’hui presque tombé dans l’oubli. »

UN MONDE DE GALÈRES
« Les galères sont des navires à rames utilisés pour emprisonner des criminels, mener des guerres, pratiquer le commerce et la course en Méditerranée. Idéales pour naviguer dans des eaux peu profondes et calmes et pour le combat rapproché, elles sont dotées d’étraves étroites qui permettent de percuter les cibles et l’attaque rapprochée à l’épée des équipages ennemis par les officiers. Malgré 
les horreurs qui y sont perpétrées, les galères sont richement ornées et sculptées pour mieux asseoir la puissance des souverains modernes, héritiers de la gloire antique. »

TRONC DES TRINITAIRES
« Ce tronc à offrande de l’église Saint-Éloi de Dunkerque est surmonté d’une sculpture d’un esclave enchaîné tenant un chapeau. Elle sert à collecter des aumônes pour les Pères de la Sainte Trinité, l’un des ordres qui se consacrent au rachat de catholiques en terres musulmanes. « Dieu vous le rendra », promet l’inscription aux donateurs.
Comme d’autres Européens, les Dunkerquois connaissent l’existence des captifs chrétiens au Maghreb par le biais de lettres, de processions, d’images et de sculptures comme celle-ci, destinées à susciter la pitié et encourager la charité. Ils ont pu entrer en contact avec les musulmans asservis à l’arrivée de six galères royales françaises en 1701.
Bien avant de devenir un « dépôt de Noirs » – c’est-à-dire un centre de détention pour les esclaves des colonies françaises – Dunkerque était une prison pour 1500 galériens, dont environ 300 esclaves turcs et Jean Marteilhe, le huguenot « forçat pour la foi » rendu célèbre par ses mémoires. »
Attribué à Antoine Van der Leupen,
Tronc des Trinitaires,
fin XVIIe - début XVIIIe siècle
Bois de tilleul taillé et peint et métal, H. 49 ; L.40 ; P. 23 cm
(sculpture), H .188 ; L.62 ; P.31 cm (dimension totale)
Dunkerque, mission du patrimoine, conservé à l’église
Saint-Eloi, propriété de la commune, classé MH depuis
1906, inv. PM59000488
© Ville de Dunkerque
Photographie Emmanuel Watteau

ESCLAVE MAURE
« Cette sculpture en bois représentant un musulman asservi est réalisée dans l’atelier de sculpture situé au sein de l’arsenal naval de Brest. Elle fait partie des nombreuses œuvres inspirées des Quattro Mori, le célèbre monument de Pietro Tacca achevé à Livourne en 1626. Pendant plus de trois siècles, les artistes copient ses figures à travers diverses techniques : bois, cire, céramique, bronze, voire le sucre, preuve de l’attrait durable du monument jusqu’à l’époque de l’abolition. Pour reproduire les captifs, Tacca obtient une autorisation spéciale pour entrer dans le bagne de Livourne afin d’étudier des modèles vivants, dont le jeune homme qui regarde vers le haut comme s’il implorait de l’aide, ici représenté. Bien que les Quattro Mori aient été conçus pour proclamer la domination chrétienne sur les esclaves musulmans, leur réalisme viscéral et leur humanité ont suscité la sympathie des spectateurs du XVIIe siècle à nos jours. »
Ateliers de sculptures des arsenaux,
d’après Pietro Tacca,
Esclave maure, XIXe siècle
Conifère (résineux) sculpté, H.94,5 ; L.46,5 ; P.49 cm
Toulon, musée national de la Marine, inv. 41 OA 194
© Musée national de la Marine /A.Fux

1. UNE VIE D’ESCLAVE

« Les personnes asservies présentées dans cette exposition ont, pour la plupart, été capturées ou vendues comme esclaves. Elles sont parfois prises pour cible pour des raisons spécifiques. Sur les marchés, certains acheteurs, algériens par exemple, recherchent des chrétiens ayant des compétences en construction navale. D’autres essayent de sélectionner des membres des élites susceptibles de rapporter des rançons élevées.
Les agents des galères chrétiennes préfèrent les musulmans, en particulier les Maghrébins âgés de 20 à 40 ans, dont la force supposée et la capacité à incarner la victoire sur les infidèles sont représentées dans de nombreuses oeuvres d’art. Cependant, ils ont également tenté d’asservir des Africains de l’Ouest, ainsi que des Amérindiens kidnappés dans les colonies anglaises et françaises. Tous ces hommes rament aux côtés de forçats condamnés pour divers crimes, allant du vol et du meurtre à l’hérésie protestante. Si, en principe, les esclaves musulmans en bonne santé peuvent être échangés, rachetés ou libérés en vertu des traités de paix, beaucoup sont contraints de servir jusqu’à l’invalidité ou la mort. »

DÉBARQUER
« Les visiteurs découvrent tout d’abord un tableau troublant d’Alessandro Magnasco représentant l’arrivée d’esclaves à Gênes, puis des archives relatives aux ventes aux enchères d’esclaves et des registres navals, qui constituent parmi les seuls documents encore existants indiquant les noms, les lieux d’origine et les caractéristiques physiques des esclaves. 
Certains esclaves peuvent aussi être enfermés dans des prisons tels que le «bagne» de Livourne dont nous présentons le plan et qui avait été conçu sur le modèle des «bagnes» de captifs chrétiens au Maghreb jusqu’à sa fermeture au milieu du XVIIIe siècle. »

TRAVAILLER
« Une fois enrôlés, recensés, incarcérés, l’exposition montre ces esclaves au labeur. Les esclaves galériens ne passaient généralement que quelques mois par an à ramer en mer. À terre, ils étaient contraints d’effectuer de nombreux types de travaux tels que la construction des navires et le déchargement des marchandises comme en témoigne l’extraordinaire album du chevalier toscan Fabroni.
D’autres esclaves étaient assignés à des tâches plus terribles comme celle d’enlever les cadavres des victimes de la peste lors de la grande épidémie qui a frappé Marseille en 1720, tel que les a représentés le peintre Michel Serre. 
Certains de ces esclaves et surtout des femmes captives étaient employés comme servantes dans des demeures où elles pouvaient aussi être exploitées sexuellement : un tableau par le chevalier Favray, laisse deviner une domestique noire derrière des « Dames maltaises se faisant visite ».

SURVIVRE
« Au-delà même de ces labeurs forcés, pour survivre, se nourrir, racheter leur liberté ou aider des compatriotes d’infortune, ces esclaves exerçaient toutes sortes d’activités supplémentaires, notamment l’art de tricoter comme le montre le dessin d’un esclave français à Alger.
En Europe, certains esclaves musulmans étaient autorisés à installer des étals temporaires ou des baraques à côté des ports. Ils y offraient leurs services de barbiers, d’arracheurs de dents et fournisseurs de café. L’artiste Cornelis de Wael a représenté ces scènes portuaires de vies d’esclaves dans la darse de Gênes. »

2. VIE RELIGIEUSE ET CULTURELLE

« En Méditerranée, les esclaves sont autorisés à pratiquer leur religion.
Ils subissent aussi des pressions pour en changer, même si en Europe, la conversion ne garantit pas de recouvrer la liberté. Les rameurs musulmans des galères catholiques n’assistent généralement pas à la messe, célébrée avec un autel portatif à bord ou sous une tente sur la terre ferme avant l’embarquement. 
Les esclaves produisent des écrits, des oeuvres d’art et de la musique sous contrainte. Beaucoup écrivent des lettres à leurs proches. Une minorité parmi les lettrés a une activité de copistes et d’ornemanistes de manuscrits religieux ou de grammaire. D’autres ont gravé graffitis et inscriptions, témoins de leur présence dans les geôles maltaises.
Parmi les esclaves turcs des galères de Louis XIV, certains servent de modèles aux artistes tels que Pierre Puget, d’autres participent à la construction et au décor des galères ou à la réalisation de sculptures en marbre destinées à Versailles. Les esclaves jouaient des instruments pour donner des signaux nautiques et aussi pour divertir les officiers de galère en mer. Sur terre, ils formaient également des fanfares de rue qui jouaient pour obtenir des pourboires. »

CROIRE
« Les esclaves forment des communautés religieuses. Au Maghreb, des prêtres – captifs ou non – organisent la vie religieuse de leurs coreligionnaires tandis que les protestants s’en démarquent. Les autorités locales autorisent la tenue du culte dans des chapelles construites dans des bagnes et des consulats européens.
En Europe, les musulmans désignent des cadis (autorités judiciaires islamiques) et des imams afin de guider les prières et d’encadrer les funérailles. Les esclaves musulmans organisent la collecte d’argent afin d’édifier des mosquées pour leur culte. Ils mettent en avant un principe de réciprocité pour obtenir les mêmes droits de culte de part et d’autre de la Méditerranée.
Ces hommes et ces femmes entretiennent toutefois des rapports divers au religieux. Ils s’adonnent parfois à des actes jugés “blasphématoires” comme la sorcellerie. Enfin, le phénomène de conversion est fréquent dans les deux communautés, et ce, à plusieurs reprises pour un même individu. »

ARTISTES, MODÈLES ET LETTRÉS
« En 1668, l’artiste Pierre Puget (1620-1694) vient à Paris avec deux esclaves Turcs, probablement dénommés « Candie » et « Mustapha » afin d’en faire des modèles de nu pour les artistes membres de l’Académie royale du Louvre. Ces hommes ont probablement servi de modèles pour représenter les captifs entourant Louis XIV sur le dessin de son navire amiral réalisé par Charles Le Brun.
Les esclaves sont parfois eux-mêmes artistes, travaillant dans des ateliers près du port. D’autres, parfois après leur conversion, deviennent copistes, traducteurs, enlumineurs de manuscrits. »

ÉCRITS D’ESCLAVES
« De nombreux esclaves transmettaient des lettres. Dans ces missives souvent rédigées par des coreligionnaires lettrés, ils donnent des nouvelles à leurs familles ou à leurs souverains. Ils demandent une aide financière afin de recouvrer leur liberté. Dans le cas des musulmans, ces écrits sont les rares témoignages personnels de leur condition d’esclaves. Sur les deux rives, certaines lettres furent interceptées et jamais transmises à leurs destinataires car elles contenaient des informations préjudiciables aux puissances dominantes.
Des esclaves font aussi rédiger des actes notariés tels que des reconnaissances de dettes pour leurs rançons. Les musulmans et les chrétiens paient des notaires pour écrire en leur nom des pétitions dans lesquelles ils requièrent des autorités l’amélioration de leur sort. »

ESCLAVE
« Au cours des années 1670, Charles Le Brun, premier peintre de Louis XIV, réalise cette grande esquisse préparatoire représentant un esclave « turc » destinée à orner le plafond voûté de l’escalier des Ambassadeurs à Versailles. Détruit en 1752, l’escalier s’inscrivait dans un programme iconographique visant à illustrer la domination maritime de la France en Méditerranée et sa capacité à conquérir les non-chrétiens. De telles figures asservies apparaissent également ailleurs dans le décor du palais, et en 1680, la monarchie achète 52 véritables « esclaves maures » probablement originaires d’Afrique de l’Ouest pour ramer dans une galère construite pour Louis XIV sur son Grand Canal. Le Brun est l’un des nombreux artistes de l’Académie royale qui en 1668 a vu deux galériens musulmans, vraisemblablement nommés « Candie » et « Mustapha », contraints de poser nus au Louvre. Lebrun s’est peut-être souvenu de cette séance lorsqu’il a réalisé ce dessin.
Charles Le Brun (1619-1690), Un Esclave, vers 1647-1679
Pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier beige marouflé sur toile, 147 x 213 cm
Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29985
© Musée du Louvre, dist. GrandPalaisRmn / Marc Jeanneteau »

ESQUISSES
« Cet important album de 800 esquisses à l’encre et à l’aquarelle offre un portrait intime de l’esclavage sur les galères méditerranéennes à la fin du XVIIe siècle. Plutôt que de représenter des « schiavi » anonymes et enchaînés forcés à ramer sous menace de violence. Fabroni, un chevalier toscan, dépeint des galériens de différents statuts, religions et couleurs de peau, souvent identifiés par leur nom. Ils sont occupés à des tâches quotidiennes telles que le calfatage, la corvée d’eau ou le tricot, ou sont au repos ou endormis. Un croquis figure Ali, l’un des mousses de Fabroni, en train de se laver les mains.
La diversité de l’album est frappante. Des portraits de femmes noires esclaves sur une île grecque et d’un corsaire tunisien sont juxtaposés à des images de la flore et de la faune, plaçant tous ces êtres au sein d’un écosystème méditerranéen. Fabroni nous donne à voir des personnages dotés d’une identité singulière.
Ignazio Fabroni (1642-1693), Nel Arsenale di Porto Ferraro (Dans l’Arsenal de Porto Ferraro), in Album di ricordi di viaggi e di navigazioni sopra galere toscane (Album de souvenirs de voyages et de navigations à bord de galères toscanes),
1664 -1688, f.162r
Aquarelle, crayon et encre sur papier
Florence, Biblioteca nazionale centrale di Firenze, Rossi Cassigoli 199
© Sur autorisation du ministère de la Culture / Bibliothèque nationale centrale Florence/Su concessione del Ministero della Cultura /Biblioteca centrale nazionale Firenze
(fac similé exposé) »

3. RETROUVER SA LIBERTÉ

« De nombreux esclaves tentent de s’enfuir avec grande difficulté. Emprunter une route terrestre vers un port ami exige en effet des connaissances linguistiques et géographiques, ainsi qu’un déguisement. Fuir par la mer implique de voler ou de construire un bateau, d’organiser une mutinerie, de se faufiler sur un autre navire ou nager jusqu’au rivage pendant une bataille navale. 
Les libérations par la force, l’échange ou la rançon sont plus fréquentes. À la fin du XVIIe siècle, les bombardements des villes nord-africaines entraînent la libération de centaines de chrétiens et la signature de traités de paix, qui protègent certains sujets européens. Une diplomatie habile aboutit aussi à la libération de centaines de musulmans captifs en Europe, comme le montre l’intervention de l’ambassade marocaine à Vienne en 1783. 
À la fin du XVIIIe siècle, les guerres révolutionnaires inaugurent une nouvelle ère non exempte de contradictions autour de l’idée « de liberté » universelle : les armées françaises libèrent les esclaves tout en conquérant des territoires d’Italie à Alger ; Napoléon rétablit une forme d’esclavage dans les Caraïbes tout en voulant en supprimer une autre en Méditerranée. »

SE RÉVOLTER
« Parmi les révoltes et les mutineries menées par des chrétiens et des musulmans réduits en esclavage, la plus grande et la plus célèbre insurrection eut lieu en 1748 - 1749 à Malte, alors que la plupart des puissances catholiques réduisaient le nombre de leurs galères et, en conséquence, le nombre de rameurs asservis. Cette importante conspiration d’esclaves a donné lieu à de multiples récits publiés et à une série de dix-neuf aquarelles anonymes – dont trois sont présentées ici : elles relatent en détail la prise d’une galère ottomane de Rhodes et les tortures infligées par les autorités maltaises pour découvrir le complot et punir les conspirateurs présumés. »

METTRE FIN À L’ESCLAVAGE
« Au XVIIIe siècle, les traités de paix entre les puissances européennes et nord-africaines se multiplient, conduisant à des efforts pour mettre fin aux captivités sur les deux rives de la Méditerranée. À partir de 1777, le sultan du Maroc propose aux Européens de ne plus asservir les femmes et les hommes de plus de 70 ans. Dans cette intention, il mandate des ambassades afin de mener cette négociation, comme le montre la gravure représentant « L’entrée de l’ambassadeur marocain » à Vienne en 1783. Son appel reste toutefois lettre morte.
Vers 1798, les armées révolutionnaires françaises tentent également d’éradiquer l’esclavage en Méditerranée, en poussant – en vain – à la destruction du monument des Quattro Mori à Livourne et en libérant des centaines de musulmans à Malte. Ce sont principalement les campagnes navales européennes qui permettent, après 1815, de mettre fin à un esclavage et une prédation qui est déjà en voie de disparition. À tel point que lorsqu’ils prennent Alger en 1830, les Français n’y découvrent que peu de captifs européens, contrairement à ce qu’affirmait la presse française. »

LEXIQUE

« • Dans le monde des galères, les « esclaves turcs » ou, tout simplement, les « Turcs » désignent une catégorie de rameurs – pour la plupart musulmans, mais parfois orthodoxes chrétiens ou juifs – que l’on distingue des « forçats » qui purgent des peines pour divers crimes.
• Les esclaves dits « Maures » peuvent être originaires du Maghreb, des musulmans ou bien des Africains de peau foncée.
• Dans les sources maghrébines rédigées en arabe, les musulmans asservis en Europe, comme les chrétiens asservis au Maghreb, sont qualifiés de captifs ou prisonniers de guerre (asrâ’).
• Les « corsaires » sont des pirates autorisés par l’État. Beaucoup d’entre eux étaient des chevaliers, y compris des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les chevaliers de Malte ou Hospitaliers) et de l’ordre de Saint-Étienne, qui maintenaient une flotte de galères à Livourne. »

MÉMOIRES OCCULTÉES
Anne-Claire Legendre
Présidente de l’Institut du monde arabe

« Esclaves en Méditerranée. XVIIe - XVIIIe siècle » nous plonge dans une histoire éclipsée, celle des captifs musulmans et chrétiens de part et d’autre de la Méditerranée moderne. Si la traite transatlantique est bien étudiée, cet autre esclavage reste méconnu.
Récits, archives, objets et œuvres d’art témoignent dans cette exposition, à la fois inédite et pédagogique, des destins d’hommes et de femmes en situation d’esclavage, autant de voix oubliées de notre histoire commune. Grâce à une patiente recherche et aux prêts de multiples institutions, une riche sélection d’archives, documents, artefacts et œuvres d’art rarement exposés révèle autant d’histoires : dessins et estampes, armes et sculptures navales, émouvants talismans et lettres écrites par des captifs chrétiens et musulmans... Galériens, ouvriers, artisans, traducteurs, musiciens, parfois même modèles pour les artistes, cette humanité asservie raconte un passé douloureux mais essentiel de notre Méditerranée.
Merci à toutes celles et tous ceux qui, par leur travail rigoureux et leur engagement d’historiens, permettent la réhabilitation nécessaire de ces mémoires occultées, aujourd’hui visibles en pleine lumière à l’Institut du monde arabe. »

Présentation par D. Chakour, M. Martin, M. Oualdi, G. Weiss

Curieusement, ce texte évoque dans cet ordre les musulmans, puis les chrétiens.
« Esclaves en Méditerranée, XVIIe – XVIIIe siècle » est la première exposition à explorer l’histoire des musulmans et chrétiens mis en captivité des deux côtés de la Méditerranée, à l’époque moderne : une histoire aujourd’hui moins connue que l’histoire de l’esclavage atlantique.

REDONNER À VOIR UN MONDE PERDU
Cette exposition dépeint un monde forgé autour de cette histoire commune de l’esclavage méditerranéen, dont les traces continuent à nous entourer, parfois sans que nous en soyons conscients.
Elle révèle l’impact profond de cette forme d’esclavage sur l’art et la culture matérielle en Europe en montrant un large éventail d’oeuvres d’art rarement exposées bien que la plupart ornent jusqu’à présent de nombreux musées, bâtiments historiques et demeures privées.
Il s’agit ici de présenter les clefs de lecture pour envisager toute la complexité du contexte historique de production de ces artefacts et de ces oeuvres d’art. Ces créations sont en effet nées en grande partie dans le cadre de l’esclavage méditerranéen et des combats pour survivre à l’asservissement.

S’APPROCHER DES PAROLES ET DES VIES D’ESCLAVES
La présentation des oeuvres et documents est conçue comme une expérience visuelle et sensorielle afin d’appréhender la vie en captivité en Méditerranée. Elle plonge les visiteurs dans les vies et les paroles des esclaves européens en Afrique du Nord et dans une large mesure des esclaves maghrébins et musulmans dans l’Occident méditerranéen.
Pour ce faire, chaque section du parcours reconstitue les trajectoires de ces captifs : depuis leur asservissement à leur arrivée dans les ports de captivité, leur engagement dans des travaux forcés jusqu’à leur potentielle libération, en passant par leurs expériences et leurs luttes quotidiennes.
Les écrits de ces esclaves, rédigés dans diverses langues sont montrés accompagnés d’enregistrements sonores et de compositions musicales qui rythment leurs existences. Ces témoignages rendent comptent des souffrances et des espérances de ces captifs. Ils témoignent de la manière dont ils étaient dominés, mais aussi des façons dont ils ont pu constituer des communautés.

LES DERNIERS SIÈCLES D’UNE LONGUE HISTOIRE
L’esclavage autour de la Méditerranée remonte à l’Antiquité. À la période moderne (XVIIe-XVIIIe siècle), il se fonde notamment sur les différences religieuses plutôt que raciales. Il entraîne la capture de plus de deux millions d’individus, à la fois par des corsaires chrétiens et musulmans, et leur vente sur des marchés d’esclaves.
L’exposition s’attache à illustrer la dernière grande phase de cette « longue histoire », durant la période moderne, peu éloignée de la nôtre.
Au sein d’une logique d’affrontement, les pouvoirs musulmans financent des corsaires, dits « pirates barbaresques », qui capturent des navires et des populations chrétiennes comprenant des hommes, des femmes et des enfants, pour les acheminer vers les grands ports d’Alger, Tunis ou Tripoli. Par ailleurs, les flottes de l’Ordre de Malte et d’autres puissances européennes s’emparent des vaisseaux et des populations musulmanes et juives du Maghreb et du Levant, et les asservissent sur les côtes espagnoles, françaises, italiennes et maltaises.
L’ensemble de ces hommes et femmes de diverses confessions peut rester captifs de longues années, voire toute leur vie, s’ils ne sont pas rachetés, échangés ou libérés à la suite d’opérations navales ou diplomatiques.
Certains parviennent à s’échapper, d’autres à se révolter, mais ils sont généralement repris et subissent de sévères punitions.

LA CULTURE EUROPÉENNE DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES AU PRISME DE L’ESCLAVAGE MÉDITERRANÉEN
Le propos est ici de mettre en avant des hommes et des femmes asservis dans leur grande diversité, qu’ils soient européens, nord-africains voire ouest-africains puis de nouveau mis en captivité en Méditerranée.
À travers ces diverses trajectoires, une dimension moins connue de l’esclavage est mise en évidence : la captivité dans le sud de l’Europe de musulmans originaires du Maghreb et du Levant.
De nombreux textes traitent des captifs européens en « Barbarie », ou Afrique du Nord, comme évoqués ici. Cependant, notre démonstration se concentre davantage sur la vie et la voix des esclaves musulmans peu étudiées. Ces derniers jouent un rôle tout aussi important dans la compréhension de l’art et de la culture en Europe méditerranéenne pendant le Grand Siècle (XVIIe siècle), puis le siècle des Lumières.

MODÈLES, COPISTES ET MAGICIENS
La figure de l’esclave musulman des galères est présente dans les productions artistiques des artistes occidentaux, notamment français et italiens. En effet, les artistes, peintres ou sculpteurs, engagent ces captifs comme modèles. Les productions que ces derniers suscitent sont rarement mises en lumière dans un tel contexte.
L’esquisse de Charles Le Brun, peintre en chef de Louis XIV, intitulée « Un esclave » musulman, un album remarquable de dessins de l’artiste et chevalier toscan Ignazio Fabroni montrant des galériens au travail et au repos, ou encore des oeuvres inspirées des sculptures des « Quattro Mori » du monument emblématique de Livourne, par Pietro Tacca, témoignent de ce système d’esclavage et de son imprégnation dans les productions culturelles de la période.
Notre exposition « Esclaves en Méditerranée » révèle également que les esclaves musulmans ont contribué à façonner les cultures européennes et méditerranéennes des temps modernes. Des écrits adressés à leurs proches démontrent leur qualité de lettrés, et de copistes de manuscrits islamiques ou de talismans. Ces activités « intellectuelles » et leurs travaux sur les arsenaux leur permettent de survivre au quotidien sur les rives nord de la Méditerranée. »


Du 31 mars au 19 juillet 2026
Espace des donateurs (niveau -2)
1, rue des Fossés-Saint-Bernard
Place Mohammed V – 75005 Paris
Tél. : 01 40 51 38 38
Du mardi au vendredi de 10h à 18h
Samedis, dimanches et jours fériés de 10h à 19h
Accès libre, réservation conseillée
Visuels :
Affiche
Carte Nouvelle de la Mer Mediterranee (détails), De Hooge, Romain, 1645-1708, 1694, 60x142cm
Ignazio Fabroni (1642-1693), Nel Arsenale di Porto Ferraro (Dans l’Arsenal de Porto Ferraro), in Album di ricordi di viaggi e di navigazioni sopra galere toscane (Album de souvenirs de voyages et de navigations à bord de galères toscanes) (détails), 1664 -1688, f.162r, Aquarelle, crayon et encre sur papier, Florence, Biblioteca nazionale centrale di Firenze, Rossi Cassigoli 199
© Sur autorisation du ministère de la Culture / Bibliothèque nationale centrale Florence/Su concessione
del Ministero della Cultura /Biblioteca centrale nazionale Firenze
Attribué à Jean-Antoine de Barras de la Penne (1650-1730), Page de l’album avec en cartouche des esclaves en train de se faire fouetter, in Album de Dessins, représentant la construction, l’armement, la vogue d’une galère, XVIIe siècle, (détails), Plume, encore et lavis sur papier avec reliure en veau raciné, Vincennes, service historique de la Défense, inv. SH 137
© Service historique de la Défense, Centre des Archives de Vincennes

Pietro Tacca (1577-1640), Monumento dei Quattro Mori (Monument des Quatre Maures),
Livourne (Italie), 1621-1626
Bronze et marbre © Alinari Archives, Florence / Bridgeman Images

Alessandro Magnasco dit Il Lissandro (1667 - 1749), Embarquement des galériens dans le port de Genes,
Genes (Italie), XVIIe siecle, Huile sur toile, 116 x 143 cm
Bordeaux, musée des Beaux-Arts de Bordeaux, inv. Bx 1961.11.1
© Mairie de Bordeaux - Musée des Beaux-Arts - photo F. Deval

Cornelis de Wael (1592-1667), Islamitische galeislaven en zeelieden bij barbier (Esclaves musulmans et marins chez le barbier), Genes (Italie), 1647, Estampe, 11 x 14,9 cm
Amsterdam, Rijksmuseum, Department of Prints, inv. RP-P-OB-61.603, Domain Public/Rijksmuseum

Anonyme, Balthazar Mendez de Loyola (1631-1667), né Muhammed El Attaz, dit « Muḥammad al-Tāzī » ,
Béziers, 1667, Huile sur toile, 61 x 54 cm
Bruxelles, centre de la Culture Judéo-marocaine, inv. 22865
© Dahan-Hirsh, Bruxelles

Nicolas Onesco, Long manuscrit aux propriétés magiques contenant un texte arabe aux formules répétées à plusieurs reprises, présenté à l’inquisiteur Giulio Carpegna, 1793,
manuscrit 1.II., vol. 136B, dossier 88, f. 568A (détail)
Encre et gouache sur papier, 220 x 8 cm
Mdina (Malte), The Metropolitan Cathedral Archives
inv. AIM Proc vol. 136 B, case 88
© The Metropolitan Chapter, Malta (Fac similé exposé)

Charles Le Brun (1619-1690), Un Esclave, vers 1647-1679
Pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier beige marouflé sur toile, 147 x 213 cm
Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29985
© Musée du Louvre, dist. GrandPalaisRmn / Marc Jeanneteau

Johann Hieronymus Löschenkohl (1753-1807), Der Einzug des marokkanischen Botschafters, Muhamed Ben Abdil Malek, Pascha von Tanger, in Wien am 28. Februar 1783 (L’entrée de l’ambassadeur marocain, Muhamed Ben Abdil Malek, pacha de Tanger, a Vienne le 28 février 1783), Vienne, 1783
Gravure sur cuivre colorisée et disposée sur papier, 38,2 x 55,1 cm (planche), 
46 x 61 cm (feuille)
Vienne, Wien Museum, inv. 55566
CC0 / Wien Museum

Anonyme, Hacimusa [Haec Musa] and the papasso, after being tortured with pincers and sledgehammers, were conducted to the middle of the harbour, where they were quartered by caiques and finished by axe blows. (Hacimucsa [Haec Musa] et le papasso, après avoir été torturés avec des pinces et des masses, sont emmenés au milieu du port et écartelés par des caiques qui les achèvent à coups de hache.), Malte, 1749 nr.10, série de 19
Graphite, plume et encre, aquarelle et gouache sur papier
Vittoriosa, Inquisitor’s Palace, National Museum of Ethnography / Heritage Malta, inv. FAS/P/1931
Courtesy of Heritage Malta, Photos by Daniel Cilia

Rod-Henri Deckherr (imprimeur), Bombardement et prise d’Alger. (3-5 juillet 1830), vers 1830
Impression typographique sur bois, 40,3 x 62 cm (oeuvre), 50,6 x 64, 4 cm (montage)
Paris, Musée Carnavalet, Histoire de Paris
CC0 1.0 Universal / Musée Carnavalet, Histoire de Paris

Abraham-Louis-Rodolphe Ducros (1748 - 1810), Cadi des esclaves turcs a Malte, in album Voyage en Italie, en Sicile et à Malte, 1778
Graphite, craie et aquarelle sur papier, 19,7 x 15,9 cm
Amsterdam, Rijksmuseum, gift of Mrs Hansen-van den Brugghen, The Hague, inv. RP-T-00-494-6B
Domaine Public/Rijksmuseum


jeudi 7 mai 2026

L'affaire Mortara

En 1858, les dirigeants du Vatican enlèvent Edgardo Mortara, enfant juif né en 1851 à Bologne (alors dans les États pontificaux) car ils ont appris qu'il avait été baptisé, à l'insu de sa famille et de lui, en secret, par sa nourrice catholique. L'enfant reçoit une instruction religieuse catholique et fait une carrière dans l'Eglise catholique Arte diffusera le 10 mai 2026 à 21 h 00 « L'enlèvement » de Marco Bellocchio.

« Les synagogues : prestigieux témoins du judaïsme » par Emilie Langlade et Adrian Pflug
Trésors du ghetto de Venise
« Italie, une simple histoire d’amour. Témoignages d’un ambassadeur d’Israël » de Mordechaï Drory 

Edgardo Mortara est né en 1851 à Bologne (alors dans les États pontificaux) dans une famille juive. 

En 1858, les dirigeants du Vatican enlèvent l'enfant âgé de sept ans car ils ont appris qu'il avait été baptisé à l'insu de sa famille et de lui, en secret, par sa nourrice catholique alors qu'il était un bébé malade. 

Rebaptisé Pio, Edgardo Mortara reçoit une instruction religieuse catholique, devient prêtre et fait une carrière dans l'Eglise catholique. 

La famille Mortara lutte, notamment devant la justice, pour que le Vatican lui remette son fils Edgardo. Mais le pape Pie IX demeure inflexible, refuse.

En 1859, quand le pontificat prend fin à Bologne, le père Feletti, Inquisiteur de Bologne à l'origine de l'enlèvement, est jugé pour son rôle dans ce rapt. Il est acquitté car le tribunal a considéré qu'il n'avait pas agi de sa propre initiative. 

En 1862, le peintre allemand Moritz Daniel Oppenheim peint son tableau L'Enlèvement d'Edgardo Mortara.  

L'affaire est médiatisée. Diverses personnalités politiques éminentes, en particulier l'empereur Napoléon III et le Président américain Lincoln, tentent d'obtenir du pape qu'il rende l'enfant à sa famille. En vain. Le scandale prend une dimension internationale. Il contribue à réduire le pouvoir temporel du Vatican dans une Italie en voie d'unification.

Edgardo Mortara décède à Bressoux (Belgique) en 1940.

En 2016, le magazine Variety annonçait que le réalisateur Steven Spielberg allait adapter au cinéma de The Kidnapping d'Edgardo Mortara, un livre de David Kertzer 

« L'enlèvement » 
Arte diffusera le 10 mai 2026 à 21 h 00 « L'enlèvement » (Rapito) de Marco Bellocchio.

« Pour avoir été baptisé à l’insu de ses parents, un petit garçon est arraché par l’Église catholique à sa famille juive. S’emparant d’une histoire vraie qui secoua l’Italie du XIXe siècle, Marco Bellocchio dénonce dans un drame bouleversant la violence de l’arbitraire religieux. »

« 1852. Alors que s’allument les premiers feux de l’unification italienne, Bologne appartient encore aux États pontificaux – le pouvoir temporel y est exercé par l’Église, sous la souveraineté du pape Pie IX. »

« Dans une maison du quartier juif de la ville, le petit Edgardo, l’un des huit enfants de la famille Mortara, est baptisé dans son berceau, en secret, par sa jeune nourrice catholique qui le croit à l’article de la mort. »

« Apprenant les faits six ans plus tard, le tribunal du Saint-Office ordonne, par la voix du père inquisiteur monseigneur Feletti, d’enlever l’enfant à sa famille : désormais catholique, Edgardo a vocation à être élevé dans le giron de l’Église. Il est envoyé à Rome dans le collège de catéchumènes attaché au Saint-Siège, où il est patiemment converti sous l’œil de Pie IX lui-même, sans que ses parents ni la communauté juive ne parviennent à s’y opposer. »

« Alors que l’affaire s’ébruite, soulevant l’indignation au-delà des frontières italiennes, et que la communauté catholique se déchire, le pape, intransigeant et voyant son pouvoir s’effriter, s’arc-boute sur les principes du droit canonique. Pendant ce temps, le garçon, bon élève, oublie peu à peu ses racines hébraïques… »

« Après avoir abordé l’affaire Aldo Moro dans sa série Esterno notte, c’est d’un autre enlèvement – et d’un autre traumatisme, plus ancien, de l’histoire italienne – que s’empare Marco Bellocchio. Le réalisateur du Traître retrace cette affaire stupéfiante sous son angle politique, mais aussi intime : à travers les yeux inquiets du jeune Edgardo, retenu prisonnier, qui découvre avec sidération les symboles angoissants de la liturgie catholique, avant que sa conversion forcée ne se mue progressivement en syndrome de Stockholm. »

« Alors que les troupes italiennes gagnent Rome, en 1870, on le retrouvera, jeune adulte, se débattant avec son identité clivée et avec sa propre famille, qu’il a délaissée pour celle de l’Église. »

« De Pie IX, Bellocchio brosse un portrait acerbe – imaginant, notamment, une réjouissante plongée dans son inconscient, avec ce rêve où le souverain pontife voit une armée de rabbins fondre sur son lit pour le circoncire de force. »

« Un récit bouleversant et magistralement mis en scène, qui expose toute la violence de l’arbitraire religieux et de l’endoctrinement. En cela, il se montre singulièrement contemporain.

Meilleurs scénario adapté, décor, costumes, maquillage et coiffure, Prix David di Donatello 2024 – Meilleur scénario, Valladollid 2023 – Meilleur film, Golden Globes Italie 2023 – Compétition officielle, Cannes 2023
Prix Jean Renoir des lycéens 2024


NOTE D'INTENTION DU RÉALISATEUR MARCO BELLOCCHIO 

« L’histoire de l’enlèvement de cet enfant juif, Edgardo Mortara, m’intéresse particulièrement parce qu’elle me permet, avant tout, de mettre en scène un crime commis au nom d’un principe absolu. “Je t’enlève parce que Dieu l’a voulu ainsi. Et je ne peux pas te rendre à ta famille. Tu es baptisé et, de ce fait, tu es catholique pour l’éternité.” C’est le “non possumus” du pape Pie IX. Il serait donc juste, pour garantir son salut dans l’au-delà, de briser la vie d’un individu, en l’occurrence d’un enfant n’ayant pas, du fait de son jeune âge, la force de résister ni de se rebeller. Sa vie sera brisée à jamais et ce même si le petit Mortara, rééduqué par les prêtres, restera toujours fidèle à l’Église catholique. Il deviendra prêtre lui-même, par un fascinant mystère que seule la volonté de survie ne peut suffire à expliquer. Car Edgardo, une fois Rome libérée, restera malgré tout fidèle au pape. Qui plus est, il essaiera jusqu’à la mort de convertir sa famille qui n’a pas voulu renier la religion juive. 

L’enlèvement d’Edgardo Mortara est aussi un crime contre une famille tranquille, moyennement aisée, respectueuse de l’autorité (qui est encore, à Bologne, celle du pape-roi), à une époque où souffle sur l’Europe un vent de liberté, où partout s’affirment des principes libéraux et où tout est en train de changer. L’enlèvement du petit Edgardo symbolise donc la volonté désespérée, ultraviolente, d’un pouvoir déclinant qui essaie de résister à son propre effondrement, en contrattaquant. Les régimes totalitaires ont souvent de tels soubresauts qui leur donnent, pour un temps seulement, l’illusion de la victoire (un bref spasme avant la mort). 

Au-delà de l’extrême violence de cet acte, je voulais raconter le désarroi du petit Edgardo, sa douleur après la séparation forcée, mais aussi ses efforts pour chercher à concilier la volonté de son deuxième père, le pape, avec celle de ses parents qui cherchent à tout prix à le faire revenir parmi eux, avec acharnement pour sa mère, et de façon plus tempérée pour son père, qui pense avant tout au bien-être de l’enfant. 

Toute sa vie, Edgardo a tenté une réconciliation impossible, il n’a jamais renié ses parents, ses origines, sans toutefois se résoudre au fait que sa mère reste juive jusqu’à la mort. 

Mais il n’est jamais devenu le jouet de la papauté et cette conversion, qu’il a pourtant revendiquée avec ténacité, ne sera pas exempte de rébellions inattendues, plus ou moins conscientes, comme en témoignent ses souffrances et les maladies répétées qui l’ont contraint à garder le lit pendant de longues périodes. Il a payé dans sa chair cette adhésion à la foi catholique jamais remise en question. Le bonheur n’a jamais été pour lui qu’un souvenir, toujours plus fané, des années d’avant l’enlèvement, quand il n’avait pas encore sept ans. 

Comme je l’ai dit, l’autre énigme de cette histoire est bel et bien la conversion d’Edgardo. L’enfant se convertit et restera toute sa vie fidèle à son deuxième père, le pape Pie IX. Pourquoi ? La thèse qui prévaut est qu’il était alors trop jeune et influençable pour pouvoir résister. C’était la conversion ou la mort. Ce que l’on appellerait aujourd’hui le syndrome de Stockholm... 

Bien sûr, je ne cherche pas à trouver une explication “simple”, mais assurément, cette conversion radicale, sans qu’à aucun moment Edgardo n’ait le moindre doute, rend son personnage encore plus intéressant. Il nous entraîne dans des mondes invisibles à nos yeux mais qui existent pour beaucoup de gens. On peut décider d’observer le “phénomène” de l’extérieur ou bien, avec amour et empathie, essayer simplement de mettre en scène un enfant victime d’une violence morale puis un homme qui, demeuré fidèle à la foi de ses bourreaux (qu’il prend pour ses sauveurs), finit par devenir un personnage qui se passe de toute explication rationnelle. Ceci est un film, pas un livre d’histoire ni de philosophie. Il n’a pas de visée idéologique. » 

NOTE HISTORIQUE PAR PINA TOTARO, CONSEILLERE HISTORIQUE

« Le film raconte la vie d’Edgardo Mortara, dont le destin se confond presque avec les événements historiques les plus marquants du Risorgimento : la chute du pouvoir temporel des papes, la prise de Rome et l’unification du pays. 
Edgardo Mortara est né à Bologne en 1851 dans une famille juive, sixième des huit enfants de Salomone (Momolo) Mortara et de Marianna Padovani. En 1857, il est soustrait à sa famille (“enlevé” serait plus exact, étant donné la violence de l’événement) par les gendarmes de la papauté et conduit à Rome, sur mandat du Saint-Office de l’Inquisition, sous le contrôle direct du pape Pie IX. Aucun motif n’est précisé sur l’ordre d’arrestation. On découvrira plus tard qu’une servante catholique avait été au service de la famille Mortara au moment où le petit Edgardo, âgé d’un an passé, avait connu un épisode de fièvre extrême. En réalité, l’enfant n’avait jamais été en danger de mort mais craignant pour sa vie, la jeune servante Anna Morisi l’avait fait baptiser en secret, afin de lui éviter, dira-t-elle, de rester à jamais dans les limbes où sont condamnées à errer les âmes des enfants morts sans baptême. 
C’est ainsi qu’Edgardo sera conduit à Rome dans la “Maison des catéchumènes et des néophytes” (“Domus Catecumenorum”, comme on peut le lire sur la porte d’entrée du collège, dans un des plans du film). Il s’agit d’un séminaire créé pour la conversion, entre autres, des Juifs et des Musulmans. Dès lors, Edgardo y recevra, parmi un grand nombre d’autres enfants issus de différentes religions, une éducation catholique rigoureuse et se formera à la prêtrise. 
Les tentatives répétées de ses parents pour ramener leur fils chez eux s’avéreront inutiles. Brisés par cet enlèvement, les époux Mortara n’hésiteront pas à employer toutes leurs ressources, y compris financières, pour obtenir justice. Les diverses communautés juives, en Italie et à l’étranger, se mobiliseront pour les soutenir dans ce qui deviendra rapidement un véritable scandale international. 
Avec la libération de Bologne de la domination pontificale en 1859, l’affaire semblait sur le point de pouvoir trouver une issue favorable. En effet, un décret publié par le nouveau gouvernement laïque établissait l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de religion, et l’abolition de l’Inquisition dans les anciens États pontificaux. L’Inquisiteur en personne, le dominicain Pier Gaetano Feletti, était arrêté et jugé pour l’enlèvement du jeune Edgardo. L’issue de ce procès fut néanmoins décevante : le tribunal accueillit favorablement la thèse soutenue par l’avocat de la défense, Francesco Jussi, selon laquelle l’inquisiteur n’avait fait que se conformer aux lois en vigueur à l’époque, obéissant aux ordres de ses supérieurs et du pape en personne. Ainsi, le premier procès pénal mené à Bologne par le nouveau régime se conclut par l’acquittement du père Feletti. 
Tandis que Pie IX répond à la tentative du gouvernement italien d’entrer dans Rome avec le consentement de l’Église par un “Non possumus” sans appel, cette formule exprime aussi le refus inflexible de la papauté qu’Edgardo soit rendu aux siens, comme le monde entier le lui réclame. 
Ainsi, l’Affaire Mortara s’inscrit de façon dramatique dans un contexte historique qui n’est plus seulement italien ni exclusivement juif et dont les figures principales sont le pape Pie IX, l’empereur Napoléon III, Camillo Cavour et le secrétaire de l’État du Saint Siège, Giacomo Antonelli. Ce dernier, présageant l’issue de la “question romaine”, affirma, de façon assez significative : “Nous sommes finis ! Nous sommes finis !”. 
Le 20 septembre 1870, la “brèche de Porta Pia” marquait la fin des États pontificaux et du pouvoir temporel des papes. Riccardo, frère aîné des Mortara, fut parmi les premiers à franchir les murs de la ville éternelle ce jour-là. Le retour d’Edgardo dans sa famille était enfin possible. Mais ce dernier refusa d’abandonner le couvent des Chanoines réguliers du Latran à Saint-Pierre-aux-Liens, où il vivait apparemment en accord avec la politique du pape dont il alla jusqu’à prendre le nom, Pie, au moment d’être ordonné prêtre. La pression exercée sur lui dans son enfance fut sûrement trop forte et les logiques du conditionnement subi trop subtiles pour qu’il ait pu s’y soustraire et ne pas en porter les traces jusque dans sa vie d’adulte. 
Edgardo Mortara continua donc à faire oeuvre de prosélytisme en faveur de la Sainte Église romaine jusqu’à sa mort, survenue au monastère des Chanoines réguliers de Bouhay, en Belgique, en 1940. Ainsi s’achève une affaire tragique à bien des égards, dans laquelle la politique et les moyens d’information jouèrent un rôle décisif. On peut toujours discuter des torts respectifs des uns et des autres. Face à la violence des événements, la mémoire privée et collective se brouille, se reformule et se reconstruit. » 

MATIERE A DEBAT

Les États pontificaux
« Plusieurs lignes narratives se chevauchent et s’entrecroisent dans L’Enlèvement. Il y a d’abord celle de l’Histoire qui n’est pas, ici, une simple toile de fond puisqu’elle détermine le destin des personnages, en noue ou déjoue les intentions. Gage de rigueur factuelle du drame, les dates et informations qui s’inscrivent en rouge, à intervalles plus ou moins réguliers sur l’écran, scandent la marche des événements historiques qui précipite celle de l’enlèvement du garçonnet et son corollaire (familial, moral, religieux, politique, judiciaire, etc.).
L’histoire du film débute en 1852 (Edgardo, né le 27 août 1851, n’a, alors, que six mois). La péninsule italienne est morcelée en plusieurs territoires. Bologne, nous informe le premier carton, appartient aux États pontificaux qui, depuis 754, sont placés sous l’autorité temporelle du Pape-roi. Ces États doivent leur développement aux donations territoriales faites successivement au Pape par des souverains voisins, mais aussi grâce aux prises effectuées par l’armée pontificale et ses alliés.
Au milieu du XIXe siècle, ces États couvrent l’actuel centre de l’Italie (le Latium), l’Ombrie, les Marches et la Romagne. Le Pape Pie IX (1792-1878), élu en 1846, y règne en despote. Or, en 1859, la ville de Bologne s’insurge contre la toute-puissance de son gouvernement. Le souverain théocrate, alors en délicatesse avec Napoléon III dont il perd le soutien diplomatique et militaire, assiste dans l’impuissance et la rage (comme le souligne Marco Bellocchio) au soutien des armées napoléoniennes au royaume du Piémont-Sardaigne en route vers l’unification de l’Italie (le Risorgimento).
Perdue en 1860, la Romagne est alors rattachée au Piémont, puis l’Ombrie et les Marches après que Garibaldi a défait l’armée pontificale (1861). Seule la région de Rome tient encore. Enfin, profitant de la guerre franco-prussienne, le nouveau royaume d’Italie s’empare de Rome en 1870, mettant fin aux États pontificaux et obligeant le Pape à se replier définitivement dans son palais du Vatican.

Pouvoir absolu du Pape Pie IX
La fiction de L’Enlèvement s’inspire d’un fait divers fondé sur les lois pontificales selon lesquelles un enfant passé par le baptême est chrétien, peu importe qu’il soit né juif.
Pour en faire appliquer le principe qui prévaut à Bologne, le Père inquisiteur Pier Gaetano Feletti, bras armé de Pie IX sur ordre de qui il agit (comme le révélera le procès de 1860, permettant de le disculper), n’hésite pas à faire mander les gendarmes pontificaux afin d’enlever, sans autre délai que celui de 24 heures, un enfant, qui n’a pas encore sept ans, à sa famille. La formule dogmatique non
possumus (« nous ne pouvons pas »), alors brandie par le Pape, cadenasse toute forme de récrimination envers « ce qui doit être ». Le dogme apparaît comme le verrou arbitraire de la toute-puissance papale. « Un dogme, comme le formulera plus tard le docile Edgardo à la table de son nouveau « père » alors aux anges, est une vérité de foi, à laquelle on croit sans poser de question, sans discuter, car elle vient directement de Dieu. » Le dogme, enfin, est un rempart « absolu » pour le Pape, une muraille derrière laquelle il se sait, fort jusqu’alors de ses appuis politiques, diplomatiques et militaires, solidement protégé – jusqu’à la brèche de la Porte Pia en 1870, mettant un point final à son règne temporel.
Alors même qu’un mouvement d’union nationale gronde sous ses fenêtres et que l’émoi suscité par le rapt du petit Edgardo donne lieu à une rude campagne de dénonciation et de caricature dans la presse européenne et sur les planches des théâtres d’Amérique (Boston), le Pape n’entend pas renoncer à ses pleins pouvoirs  prosélytes. Il s’insurge même, dans un élan de morgue colérique, révélateur de son caractère tyrannique caché sous le masque de l’onctuosité (excellente composition de Paolo Pierobon), des avertissements que lui adresse le pourtant diplomatique Cardinal Antonelli ; il se défie du double mouvement de révolte qui se dresse en même temps sur son chemin en cette fin de décennie 1850. Mais, au fond, ce Pape antisémite aux petits pieds, qui humilient les rabbins après les avoir menacé de leur « faire du mal, beaucoup de mal » et de les renvoyer dans leur « trou », ou encore de soumettre leur ghetto à la stigmatisation d’un nouveau couvre-feu, se sait de plus en plus menacés. L’animation graphique des caricatures de presse du « Pape ravisseur » et la séquence onirique de circoncision en rendent plus palpables les doutes et angoisses qui le minent. Et c’est parce que le Pape a peur qu’il ordonne en urgence le baptême officiel d’Edgardo, point de départ du long cheminement du jeune garçon vers la foi catholique.

Nouveau converti, (é)perdu et « sauvé »
L’Enlèvement est le récit d’une sombre affaire, digne des plus noires périodes de l’obscurantisme religieux, depuis l’époque médiévale jusqu’aux XVII-XVIIIe siècles. Sa dramaturgie s’appuie sur une ouverture délibérément mystérieuse, moteur de tension dramatique et de suspense. En retardant l’explication sur l’ondoiement secret auquel s’est livrée Anna Morisi, la crédule servante des Mortara (pensant Edgardo mortellement malade, elle a voulu le sauver des limbes, la région située à la « marge » de l’enfer), le cinéaste place le spectateur au même niveau d’incompréhension et de sidération des parents du jeune garçon. Espionnage ancillaire, dénonciation, rapt d’enfant, décors anciens, mouvement et nombre des comédiens (excellents !), cadrages resserrés, éclairage en clair-obscur, tout dans l’ouverture de L’Enlèvement fait cinéma, fonctionne comme un gage de romanesque sur la reconstitution de la fresque historique promise par le contrat de lecture (et premier carton) du film.
Cette tension initiale est vite prise en charge par le sort réservé à Edgardo, déplacé et installé dans la maison des catéchumènes à Rome pour y être converti au catholicisme. Un va-et-vient, ou montage alterné, entre la nouvelle vie du garçonnet et ses parents, qui ont pris langue avec la communauté rabbinique pour le récupérer, se met en place jusqu’à la double rencontre d’Edgardo avec les siens, permettant de vérifier l’étendue du chemin parcouru par celui-ci qui ne « reconnaît » plus guère ses parents. Cette structure parallèle des fils du récit présente de nombreux points de résonnance entre la famille et leur enfant, qui s’éloigne à mesure que celle-ci tente de s’en rapprocher.
À l’échec, par exemple, du procès engagé par la famille répond la confirmation du baptême d’Edgardo. Les images se croisent alors et s’entrechoquent dans un vaste mouvement opératique de la mise en scène entrelacée d’une musique stridente à effet dramatique renforcé. À la douleur du père qui se frappe la tête du poing répond la gifle de réconciliation, ou geste de paix et d’amitié, adressée par le prêtre sur la joue d’Edgardo et de ses coreligionnaires. Les scènes se font écho, parfois se répètent et s’opposent comme celles encore où Edgardo se réfugie sous les jupes de sa mère pour échapper à son sort, puis, plus tard, sous les vêtements du Pape lors d’une pacifique partie de cache-cache. D’une protection l’autre, l’enfant s’égare évidemment, perd une mère et trouve un nouveau repère. Aussi, longtemps, le soir, Edgardo se couvre-t-il les yeux pour réciter sa prière, mais voit bientôt apparaître en lui une foi nouvelle, fruit d’un difficile conflit intérieur, d’un cheminement spirituel plein de doutes, de questionnement et d’épaisse obscurité. Ce que suggèrent magnifiquement le cadre serré des images, le poids des architectures et des églises sombres, la lourde magnificence des habits et de la liturgie, mais aussi et surtout le picturalisme enténébré de la photographie du chef-opérateur Francesco di Giacomo, inspiré à la fois de la peinture réaliste et romantique de l’Italie du XIXe siècle et des oeuvres pré-impressionnistes italiennes et françaises, telle que celles d’Eugène Delacroix. »


« L'enlèvement » de Marco Bellocchio
Italie, France, Allemagne, 2023, 2 h 04 mn
Production : IBC Movie, Kavac Film, Rai Cinema, Ad Vitam Production, The Match Factory, BR, ARTE France Cinéma
Producteur : Beppe Caschetto, Simone Gattoni
Scénario : Marco Bellocchio, Susanna Nicchiarelli, d’après l’histoire vraie d’Edgardo Mortara 
Image : Francesco Di Giacomo
Montage : Francesca Calvelli, Stefano Mariotti
Musique : Fabio Massimo Capogrosso
Avec Paolo Pierobon (Pape Pie IX), Fausto Russo Alesi (Salomone Mortara), Barbara Ronchi (Marianna Mortara), Enea Sala (Edgardo Mortara enfant), Leonardo Maltese (Edgardo Mortara adulte), Filippo Timi (Cardinal Giacomo Antonelli)
Fabrizio Gifuni (Pier Gaetano Feletti)
Sur Arte les 10 mai 2026 à 21 h 00, 17 mai 2026 à 13 h 30, 30 mai 2026 à 13 h 30
Sur arte.tv du 08/05/2026 au 08/06/2026
Visuels : © Anna Camerlingo


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