Le 9 mars 2018, Sciences Po a accueilli une journée d'étude de sciences politiques consacrée aux femmes contre le totalitarisme, à l'initiative de Marc Crapez, chercheur associé au Sophiapol de Paris Nanterre, et placée sous la présidence d’honneur de Jean Leca, les présidences de séances par Armelle Le Bras-Chopard et Guy Hermet et un épilogue par Blandine Kriegel. Cette journée d'étude était organisée par le CEVIPOF (Sciences Po) et Sophiapol (Université Paris-Nanterre), et était soutenue par la Fondation de la France Libre. Dans son numéro de juin 2018, la Revue de la Fondation de la France Libre publie les communications des participants, dont un résumé de la mienne intitulée « L’œuvre de Bat Ye’or et sa réception. Jusqu’où la contradiction est-elle possible ? ». Je publie mon résumé suivi de l'intégralité de ma conférence.
Résumé

La publication de l'« Autobiographie politique. De la découverte du dhimmi à Eurabia » par Bat Ye’or (Les Provinciales) offre l’opportunité d’une réflexion sur l’accueil complexe d’une œuvre singulière aux échos récurrents dans l’actualité depuis 47 ans, et non « politiquement correcte » dans des démocraties à la doxa quasi-exclusive, ainsi que sur les stratégies déployées par des médias et des universitaires pour marginaliser, voire exclure les voix discordantes, et les voies suivies par « celui qui crie dans le désert » (Vox clamantis in deserto, Esaïe 40:3).
Bat Ye’or est née Gisèle Orebi en Egypte dans une famille juive bourgeoise cairote.
Enfant, elle a vu l’adhésion enthousiaste de foules égyptiennes au nazisme.
Elle a été marquée par les pogroms dès l’après-guerre et les lois antijuives, à l’instar de celles nazies, adoptées dans les années 1950 par l’Egypte de Nasser, pour ruiner et spolier les Juifs ostracisés.

Depuis 1970, Bat Ye’or, nom de plume de Gisèle Littman, a construit une œuvre centrée sur deux thèmes liés, cohérents : la dhimmitude, vocable qu’elle a forgé pour désigner un « processus complexe et dynamique d’islamisation », et depuis 2002 Eurabia, continent euro-arabe en formation, et le califat auquel aspire l’OCI (Organisation de la Coopération islamique) influente auprès de l’Union européenne (UE) et des Nations unies. Elle est aussi une intellectuelle engagée dans la défense des droits des Juifs contraints de fuir, essentiellement des années 1940 aux années 1970, le monde arabe, la Turquie, l’Iran, la partie de Jérusalem conquise par la (Trans)Jordanie.
Il peut sembler surprenant d’inclure dans cette Journée sur les « Femmes contre le totalitarisme », l’accueil de l’œuvre de Bat Ye’or dans des démocraties.
Le vocable « totalitarisme » s’avère plastique : l’historienne Malka Malkovitch a écrit en 2008 l’article « Du dialogue à l'Alliance des civilisations, le totalitarisme de demain ». Certains parlent du totalitarisme de l’Union européenne et du totalitarisme islamiste, d’autres de « soft totalitarisme » pour fustiger une transparence jugée excessive à l’égard des politiciens. Et une doxa « politiquement ou islamiquement correcte » intimide/délégitime une parole déviante, telle celle de Bat Ye’or.
Œuvre sur 47 ans

De la fin des années 1970 aux années 1990, Bat Ye’or a décrit la condition des dhimmis, indigènes non musulmans sous domination islamique après avoir été vaincus par le djihad.


Bat Ye’or humanise les dhimmis et réfute la pertinence de poncifs, comme les « minorités ethno-religieuses protégées », défendus par d’illustres universitaires, dont Bernard Lewis (« citoyens de seconde zone »), Mark Cohen (« C’était pire dans l’Occident médiéval chrétien ») et Fernand Braudel qui atténue le conflit entre l’islam et la chrétienté. Tous propagent, comme les médias et les manuels scolaires, le mythe al-Andalus de la « tolérance islamique », de la coexistence pacifique interreligieuse sous domination islamique. Un mythe inventé au XIXe siècle.
Bat Ye’or invite les musulmans à examiner leur histoire, à mettre fin au djihad, à établir des relations d’égalité avec les non-musulmans, dans un objectif de paix.
Elle ose dire, dans une Europe diabolisée par son passé colonisateur, qu’elle « a libéré le dhimmi de son asservissement ».
Bat Ye’or anticipait des réactions vives. Aussi avait-elle parfois substitué au mot « islamique » le vocable « Arabe » pour « adoucir la violence théologique islamique ».
Elle découvre que certains travestissent « l’Histoire pour l’adapter à l’idéologie ». L’alternance politique en Israël - arrivée au pouvoir de Menahem Begin du Likoud, grâce au vote des Sépharades - incite des universitaires israéliens à demander à Bat Ye’or de renoncer à ses analyses pour ne pas « renforcer le camp de Begin » diabolisé.
Bat Ye’or reçoit le soutien d’éminents universitaires, historiens des Juifs : prof. Haïm Zeev Hirschberg, Dr Eliezer Bashan, de Robert Wistrich, Martin Gilbert, Annie Kriegel.
Elle affronte l’opposition de Marek et Clara Halter, de George Steiner, de l’establishment israélien qui, dans sa quête d’une paix avec les Arabes, nie l’antisémitisme islamique.
Du Dhimmi aux Chrétientés d’Orient, André Chouraqui évolue de l’hostilité au soutien. Idem pour Léon Poliakov.
La presse est généralement louangeuse : nationale - Le Figaro, Le Monde par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz puis Jacques Ellul, Le Journal de Genève, belge, suisse, etc. -, juive, catholique, israélienne, sauf article dans The New York Times Book Review (1986) qui classe Bat Ye’or parmi les « extrémistes de droite ». Sur Les Chrétiens, certains concluent des articles élogieux en écrivant que les immigrés musulmans en Europe expérimentent un statut de dhimmis !?
L’intérêt des médias, des universitaires et du public pour Le Dhimmi s’explique par le sujet, par l’angle, et surtout le contexte : une époque où l’islam, ses dogmes et son histoire étaient peu connus, dissimulés par le mythe al-Andalus. La France, l’Angleterre et surtout l’Allemagne étaient les plus hostiles à ses thèses : le fait de casser le mythe al-Andalus choquait. Le discours était beaucoup plus ouvert et libre en Italie et aux Etats-Unis où le « politiquement correct » n’y existait pas.
Tant que le dhimmi était seulement le juif méritant son destin, l’alliance islamo-chrétienne pouvait être scellée, mais quand le dhimmi est chrétien, cela soulève des questions… Des chrétiens d’Orient nient la dhimmitude : ils sont atteints selon Bat Ye’or du « syndrome dhimmi ». Mais la soutiennent une autre partie des chrétiens, notamment l’Ambassade chrétienne à Jérusalem, les Coptes égyptiens et les chrétiens maronites proches de Béchir Gémayel, pro-Israéliens, choqués par le comportement des terroristes palestiniens au Liban, et abandonnés par l’Europe.
Bat Ye’or est invitée par le Congrès américain pour évoquer les chrétiens persécutés, par des professeurs d’universités américaines ou britanniques.
Quant aux spectateurs musulmans de ses conférences, certains sont des opposants virulents, d’autres partagent ses analyses.

Vers 1991, Jacques Ellul se confie auprès de Bat Ye’or : « l’atmosphère de censure, de peur à l’université, dans les médias lui rappelait les années de l’Occupation ».
En 1994, « Politique internationale » refuse une interview de Bat Ye’or par Paul Giniewski sur le retour de l’islam en Europe. L’article est publié par Midstream, revue new-yorkaise.
Bat Ye’or est « désinvitée » de conférences, insultée.

Bat Ye’or affronte « le Grand Déni » ou « le Grand mensonge » qui s’est mis en place surtout dans les années 1990. Ce « grand mensonge » est « une conception construite d’a priori culturels et politiques, d’axiomes réfractaires à la discussion et imposés par les politiques, les universitaires sanctuarisant et louant l’islam tolérant, favorisant le rapprochement islamo-chrétien au détriment, en lieu et place du dialogue judéo-chrétien initié par Vatican II (1963), niant les racines juives et chrétiennes de l’Europe, fondé sur le mythe al-Andalus. Eurabia a cédé aux diktats de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), de la Ligue Arabe et de l’OCI, par crainte du terrorisme, par haine antisémite, en substituant une « Palestine démocratique, laïque », ultime « avatar » de ce mythe, à l’Etat d’Israël. Eurabia résulte de la conjonction d’anciens nazis - Walter Hallstein (1901-1982), premier président de la Commission de la CEE -, de collaborateurs français et du mouvement arabe dirigés par le grand mufti de Jérusalem Hadj Amin al-Husseini. S’impose le « Principe d’inversion » - le djihad est une « guerre défensive » - qui « attribue une culpabilité axiomatique au dar al harb » (domaine de la guerre).
Bat Ye’or est souvent délégitimée par les Mainstream médias (MSM), dénoncée comme « complotiste » ou « islamophobe ». Ce qui explique que des organisations comme le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) ne l’invitent pas à leurs colloques. Par crainte d’être atteintes par la même opprobre.
Mais des musulmanes comme Ayaan Hirsi Ali – « Le problème, c’est le prophète et le Coran » (2005) - ou Wafa Sultan jugent l’islam plus sévèrement que Bat Ye’or.
Pour contrer sa relative ostracisation et populariser ses analyses, Bat Ye'or a créé des sites Internet : Dhimmi.org et dhimmitude.org, accordé des interviews sur Internet en français et en anglais.
En 2010, est publié L’Europe et le spectre du califat. Bat Ye’or évoquait le dessin de l’OCI d’établir son califat, une gouvernance islamique mondiale à la fois politique, religieuse et législative.
Le Quai d’Orsay a interdit la conférence de presse de Bat Ye’or au CAPE (Centre d’accueil de la presse française) à Paris. Alors qu’il ne s’était pas opposé à celles d’antisémites notoires.
En décembre 2010, lors des Assises internationales sur l’islamisation à Paris, des spectateurs criaient « Dhimmi ! », « Traître ! » lors de la diffusion d’un montage vidéo de commentaires de politiciens critiques à l’égard du vote suisse opposé à la construction de minarets (2009). Ce qui prouve la diffusion des analyses de Bat Ye’or malgré une chape de plomb.
La couverture médiatique en France du livre a été restreinte.
En 2011, après les attentats terroristes commis par Anders Breivik en Norvège, Bat Ye’or a été diffamée : parmi les noms cités par le terroriste, figurait le sien.
En 2014, c’est l’Etat islamique (ISIL, ISIS, Islamic State of Iraq and al-Sham) qui a proclamé le califat, et a illustré ses écrits sur la dhimmitude.
En 2015, Michel Houellebecq a cité Bat Ye’or dans son roman « Soumission » (p. 157).
Alors que l’Europe « politiquement correcte » refuse de débattre des analyses de Bat Ye’or, la New York Public Library a recueilli les archives du couple Littman.
En 2018, l’Autobiographie politique, de la découverte de la dhimmitude à Eurabia, de Bat Ye’or est plus couverte par les médias nationaux, tel L’Express.
Mais Le Monde lui a consacré un long article sans aborder le fond, en donnant la parole à des adversaires, et en recourant à la terminologie des islamistes : « Égérie des nouveaux croisés ». Dans un contexte de craintes d’attentats terroristes islamistes, de retour de terroristes de l’Etat islamique, d’immigration élevée en Europe depuis 2015.
Mais Le Monde lui a consacré un long article sans aborder le fond, en donnant la parole à des adversaires, et en recourant à la terminologie des islamistes : « Égérie des nouveaux croisés ». Dans un contexte de craintes d’attentats terroristes islamistes, de retour de terroristes de l’Etat islamique, d’immigration élevée en Europe depuis 2015.
Paradoxes
La Croix vient de publier un article sur la conférence du 5 février 2018 à Paris au cours de laquelle a été présentée une tribune internationale adressée au grand imam d’al Azhar l’appelant à « repenser » le Pacte de Médine en ce qui concerne la dhimmitude : « Pourquoi la dhimmitude n’est plus islamique et quelle place pour l’intérêt général dans la doctrine musulmane ? » La Croix ne définit pas la dhimmitude. Comme si le mot était connu, ou n’était dicible que par un érudit musulman et sans nommer Bat Ye’or.

Cette page a disparu du site Internet et aucun événement ne s'est déroulé pour rappeler la prise de Narbonne par les musulmans.
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